Le livre « Histoire secrète de la DGSE » : apports et omissions

Shares

 

Avec son dernier livre, Jean Guisnel nous offre un historique passionnant de la DGSE. Hélas, cet ouvrage souffre d’au moins deux omissions majeures, passant sous silence deux des dernières opérations clandestines les plus controversées de cette institution.

 

Le 7 novembre dernier, les éditions Robert Laffont publiaient Histoire secrète de la DGSE, le dernier livre du spécialiste des questions de défense et de renseignement Jean Guisnel. Soulignons d’emblée que cet ouvrage est important à plusieurs égards. En effet, il explique en détail le fonctionnement, les missions et l’évolution de la DGSE ces dernières décennies. Ainsi, ce livre nous permet notamment de confirmer à quel point « la Secte » des diplomates néoconservateurs joue désormais un rôle central à la fois au sein de cette institution, mais plus largement dans la conduite de notre politique étrangère et de défense. Il y est également question des problématiques de légalité – notamment des assassinats ciblés –, ou encore des opérations hostiles de nos ennemis comme de nos alliés, dont le piratage des réseaux informatiques de l’Élysée par la NSA au printemps 2012.

 

En clair, pour tout lecteur passionné par le renseignement, les luttes d’influence et les guerres secrètes, cet ouvrage est indispensable. Or, il convient également à un public moins informé sur ces questions, mais qui souhaiterait mieux comprendre ce que le sous-titre de ce livre nomme le « véritable Bureau des légendes », en référence à la fameuse série de Canal + qui met en scène la DGSE. Jean Guisnel nous explique d’ailleurs comment et pourquoi ce service communique davantage – notamment grâce à cette série –, et dans quelle mesure son image s’est nettement améliorée au sein de l’opinion publique. L’un des autres apports de ce livre est de revenir en détail sur certaines opérations sensibles de la DGSE et/ou de ses alliés, donc de nous en dévoiler des aspects méconnus, et parfois même inédits. Afin de ne pas trahir les secrets de cet ouvrage, autant ne pas le résumer et vous en conseiller la lecture, car il s’agit d’un livre crucial pour mieux comprendre la face cachée de la politique étrangère française.

 

En revanche, bien qu’il détaille de nombreuses opérations de nos services spéciaux, cet ouvrage déçoit par certaines omissions majeures. La première concerne les actions de déstabilisation de la DGSE contre l’État syrien, essentiellement à partir de l’année 2011. 1 En effet, un certain nombre d’indices, de fuites et d’aveux de nos dirigeants confirment un soutien militaire de la rébellion anti-Assad par nos services extérieurs depuis 2012, voire depuis l’année précédente – sans que l’on ne sache si cette politique se poursuit actuellement. En fait, des sources bien informées m’ont confirmé l’implication de la DGSE en Syrie avec une quinzaine de services partenaires, dont la CIA et les financeurs qataris et saoudiens des réseaux djihadistes anti-Assad. Cette coopération s’est établie dans dans le cadre de ce que Langley nomma en 2012 l’opération Timber Sycamore, une campagne qui visait à renverser le Président syrien en soutenant son opposition armée, et qui fut stoppée par Trump à partir de l’été 2017. Or, ces mêmes sources m’ont confirmé la présence de la DGSE dans les « salles d’opération » de la CIA basées en Turquie et en Jordanie. Je l’ai d’ailleurs souligné dans mon livre, La guerre de l’ombre en Syrie, où il est démontré que cette vaste intervention clandestine de l’Agence et de ses alliés a soutenu la montée en puissance de la nébuleuse djihadiste anti-Assad – un argument validé par différents experts et journalistes. Ainsi, le fait que Jean Guisnel n’ait pas même évoqué cette importante opération dans un livre sur l’histoire de la DGSE est regrettable. En effet, cet ouvrage était l’occasion idéale de faire la lumière sur l’implication de la France et de ses alliés dans cette calamiteuse guerre de changement de régime.

 

D’ailleurs, puisqu’il est question de nos échecs stratégiques, un autre oubli majeur peut-être constaté dans cette Histoire secrète de la DGSE. Il s’agit des actions clandestines de nos services spéciaux sur le territoire libyen en 2011, c’est-à-dire avant et pendant la campagne de l’OTAN qui aboutit à l’assassinat de Kadhafi en octobre de cette même année. Dans un documentaire de Spécial Investigation, un « correspondant » de la DGSE nous informa que les services spéciaux français et qataris avaient tenté de déstabiliser la ville de Benghazi dès février 2011, c’est-à-dire plusieurs semaines avant le vote de la résolution 1973 du 17 mars 2011 – qui donna le feu vert à l’opération de l’OTAN dans ce pays. Durant cette campagne, les Forces spéciales françaises et leurs alliés britanniques et américains entraîneront un certain nombre de combattants anti-Kadhafi, qui rejoindront ensuite les rangs du Front al-Nosra et de l’« État Islamique » en Syrie, selon le Washington Post. La DGSE a-t-elle joué un rôle dans ce programme de formation au combat, comme le sous-entend ce prestigieux journal ? Nous n’en saurons rien, car ce sujet n’est pas traité dans le livre de Jean Guisnel. Idem pour l’implication présumée des services français dans la détection puis la liquidation de Mouammar Kadhafi, qui a fait l’objet de rumeurs persistantes depuis 2012. Cette question n’est malheureusement pas abordée par l’auteur, qui ne décrit l’action de la DGSE en Libye qu’à partir de novembre 2014, soit lorsque Jean-Yves Le Drian put convaincre l’Élysée de soutenir en sous-main le maréchal Haftar contre les milices djihadistes qui proliféraient à la faveur du chaos libyen.

 

En conclusion, si ce livre de Jean Guisnel est passionnant, l’absence de mention des campagnes anti-Kadhafi et anti-Assad de la DGSE est symptomatique d’un déni collectif français lorsqu’il est question d’analyser nos opérations clandestines. En d’autres termes, si elles visent à combattre des groupes islamistes, elles font l’objet d’une large couverture médiatique lorsqu’elles sont dévoilées au grand public – en particulier lorsque nos soldats de l’ombre y perdent la vie. Par contre, lorsqu’elles ont pour effet concret de renforcer des milices djihadistes afin de renverser des dictateurs, comme en Libye et en Syrie, ces opérations ne sont presque jamais évoquées dans les médias ou dans la littérature spécialisée – malgré quelques rares exceptions. Au vu des sources de première main dont il dispose au sein de la DGSE, espérons donc que Jean Guisnel écrira un tome 2 sur l’histoire encore plus secrète de cette institution.

 

Maxime Chaix

 

1. La guerre secrète de la DGSE en Syrie est évoquée de manière imprécise et anecdotique aux pages 318 et 319 de ce livre par le général Philippe Rondot : « Masquées en principe, [les actions clandestines] revêtent plusieurs formes, (…) allant du soutien en conseils et armements à des mouvements insurrectionnels, comme c’est le cas en Syrie, à la formation de personnels spécialisés. »

Shares

One Response to “ Le livre « Histoire secrète de la DGSE » : apports et omissions ”

  1. […] de mercenaires islamistes en Libye pour combattre un maréchal Haftar promu par Le Drian depuis novembre 2014. Or, ces djihadistes supplétifs d’Ankara incluent dans leurs rang un certain nombre de […]

Laisser un commentaire

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.