Tulsi Gabbard contre les guerres de changement de régime

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Dans la campagne des présidentielles américaines, une représentante au Congrès nommée Tulsi Gabbard dénonce vigoureusement les guerres de changement de régime menées par Washington depuis l’invasion illégale de l’Irak en 2003. Ces prises de position courageuses lui attirent une avalanche de critiques, qui sont le symptôme d’une inquiétante radicalisation de l’establishment américain.

 

Candidate aux élections présidentielles américaines de 2020, la représentante démocrate Tulsi Gabbard axe sa campagne sur la critique salutaire des opérations de changement de régime impulsées par Washington – le plus souvent au mépris du Droit international et de la sécurité des populations. Car il faut d’emblée souligner le bilan catastrophique de ces aventures militaires qui, en Libyeen Irak comme en Syrie, ont engendré malheur, dévastation et souffrances à grande échelle. Partant de ce constat, Tulsi Gabbard, qui fut déployée en Irak et au Koweït dans une unité médicale des Marines, s’insurge contre ces guerres illégales aux conséquences désastreuses. Objectivement, comment lui donner tort ?  

 

Hélas, du fait de ses prises de position, elle doit affronter quotidiennement de violentes accusations, notamment le fait d’être un « soutien » de Bachar el-Assad, voire un agent d’influence travaillant pour la Russie. Dans les médias grand public américains comme sur les réseaux sociaux, elle est constamment diffamée au mépris du débat d’idées et de ses arguments réels. La virulence et la récurrence de ces attaques ad personam est symptomatique d’une élite américaine qui, depuis le 11-Septembre et l’explosion correspondante des budgets de la Défense et du Renseignement, s’est radicalisée au point de n’être capable de trouver de consensus que dans la promotion d’une politique étrangère interventionniste, agressive et unilatéraliste. En effet, aux néoconservateurs républicains qui, sous l’égide du trio Cheney-Rumsfeld-Wolfowitz, ont relancé le processus de guerres de changement de régime ont succédé les « faucons libéraux » sous la présidence Obama, qui se sont montrés tout aussi radicaux dans leur militarisme, comme peuvent en témoigner les populations irakiennesafghanessyriennes et yéménites

 

Alors que l’ère Trump était illusoirement annoncée comme une présidence « isolationniste », l’actuel locataire de la Maison Blanche a étendu le dispositif militaire américain à l’étranger, et sa politique de « pression maximale » contre l’Iran a considérablement amplifié les risques d’une confrontation militaire avec ce pays. Garantissant des budgets militaires gargantuesques, cette agressivité structurelle au sein du gouvernement américain est soutenue par une large majorité de l’establishment médiatique, dont les principales firmes et les experts accrédités ont eux-mêmes des intérêts financiers majeurs dans « le complexe militaro-industriel qui conditionne la politique étrangère les États-Unis », selon les confidences désabusées d’un ancien haut responsable de l’administration Obama. 

 

Affirmons-le clairement : le recours à la guerre est parfois nécessaire, et il est évident que les nations qui contestent le leadership militaire, économique et culturel des États-Unis sont loin d’être dirigées par des gouvernements pacifistes. Néanmoins, l’hystérie qui caractérise les attaques récurrentes contre Tulsi Gabbard est particulièrement inquiétante. En effet, dans toute société où le bon sens régit encore la conduite des affaires politiques, ses idées pacifistes devraient être accueillies favorablement ou, a minima, faire l’objet d’une couverture médiatique un tant soit peu respectueuse et impartiale. La tendance contraire s’affirme, et il lui est impossible de promouvoir la fin du militarisme washingtonien sans s’attirer les foudres de ses influents détracteurs. « La paix n’est pas rentable », confiait à l’auteur de ces lignes l’ancien haut fonctionnaire de l’administration Obama dont il était question dans le paragraphe précédent. Or, l’impossibilité de s’avouer vaincus dans les cercles dirigeants de Washington engendre un état de guerre perpétuelle, aggravé par le besoin d’alimenter la gigantesque machine de guerre américaine au profit des firmes d’armement et de renseignement privé – mais au détriment de l’équilibre budgétaire des États-Unis et de la stabilité mondiale

 

L’ère de l’hyperpuissance américaine théorisée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a pourtant pris fin lorsqu’Obama refusa d’attaquer directement la Syrie en août 2013. Or, contrairement à une croyance populaire renforcée par l’avalanche de critiques à l’égard de cette décision, les États-Unis ne se sont pas retirés de Syrie à cette époque. Principalement financée par l’Arabie saoudite, mais aussi par ses partenaires turcsémiratisjordaniens et qataris, la guerre secrète qu’a menée la CIA pour renverser Bachar el-Assad s’est constamment intensifiée jusqu’à l’intervention militaire de la Russie pour sauver le gouvernement syrien et ses bases militaires au Levant, en septembre 2015. 

 

Dès lors, Washington et Moscou se sont retrouvés dans une situation si périlleuse qu’elle aurait pu déboucher sur un conflit direct. À l’époque, Tulsi Gabbard avait dénoncé sur CNN à la fois ce danger majeur et la guerre secrète que la CIA coordonnait en faveur des groupes djihadistes anti-Assad, y compris ceux qui étaient affiliés à l’organisation accusée d’avoir commis les attentats du 11-Septembre. Une quinzaine de jours plus tard, Daech frappait Paris, et les puissances occidentales ne pouvaient répondre militairement car ni le CENTCOM, ni l’état-major français n’avaient élaboré de dossiers d’objectifs contre le malnommé « État Islamique ». Rappelons alors que le Pentagone, le ministère français de la Défense et leurs alliés étaient censés être en guerre contre Daech depuis le second semestre 2014. Manifestement, le combat contre cette organisation, qui menaçait alors de prendre Damas, n’était pas une priorité à Washington, Londres et Paris – toutes trois focalisées sur leur objectif de renverser le Président syrien. 

 

Depuis, le « Daech territorial » a disparu, contrairement à la mentalité militariste qui a poussé les puissances occidentales à soutenir la nébuleuse djihadiste anti-Assad, essentiellement par l’entremise des factions de l’Armée Syrienne Libre qui ont appuyé l’effort de guerre du futur « État Islamique » jusqu’à l’hiver 2013-2014 avant de poursuivre leurs opérations avec al-Nosra – la branche d’al-Qaïda en Syrie. En fait, la volonté américaine de renverser les gouvernements iranien et vénézuélien nous montre que les faucons de Washington ont été incapables de saisir l’ampleur des catastrophes que leurs guerres de changement de régime ont engendrées en Iraken Libye et en Syrie. Or, les conséquences désastreuses de ces politiques ont été récemment soulignées par le Président Macron dans The EconomistD’après lui, « on a commis des erreurs en voulant imposer nos valeurs, en changeant des régimes, sans les peuples. C’est ce qu’on a connu en Irak ou en Libye… C’est peut-être [sic] à un moment ce qui a été pensé en Syrie mais qui a échoué. C’est un élément de l’approche occidentale dirais-je en termes génériques, qui a été une erreur du début de ce siècle, sans doute funeste, issue du mariage de deux courants : le droit d’ingérence avec le néoconservatisme. Et les deux se sont tressés et ont obtenu ces résultats qui sont dramatiques. »  

 

Reste à savoir si les faucons de Washington en ont désormais conscience, ce qui est loin d’être acquis. Plus que jamais, il est donc indispensable de soutenir Tulsi Gabbard et sa campagne contre les politiques et les obsessions interventionnistes qui sont à l’origine d’un nombre croissant de désastres humanitaires et stratégiques. En effet, si les bombes qui détruisent des nations au nom de motifs douteux permettent à nos dirigeants de renverser des dictateurs, le chaos qu’engendrent ces opérations nous rappelle chaque jour que la démocratie ne tombe pas du ciel dans des ogives à l’uranium appauvri

 

Maxime Chaix

 

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