EXCLUSIF : Le soutien diplomatique occulté de Paris et de Washington en faveur de Jaysh al-Islam

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Le 29 janvier dernier, l’Office de lutte contre les crimes contre l’humanité, la Section de recherches de Marseille et le GIGN ont interpellé Majdi Nema. Surnommé « Islam Alloush », cet homme est l’ancien porte-parole d’un groupe djihadiste ayant joué un rôle central dans les tentatives de renversement de Bachar el-Assad. Problème : cette faction islamiste a bénéficié d’un soutien diplomatique de la part de l’État français, qui s’est refusé à le classer comme groupe terroriste et qui a favorisé son rôle central dans les négociations avec l’État syrien à partir de l’hiver 2015. Comme nous allons le démontrer, le soutien diplomatique de l’administration Obama en faveur de cette milice extrémiste est également avéré, ce qui pose de sérieuses questions sur les politiques clandestines anti-Assad de Washington, Paris et leurs alliés. 

 

Omis par les médias, l’appui diplomatique de la France en faveur de Jaysh al-Islam

 

À la fin du mois dernier, un Syrien de 32 ans nommé Majdi Nema a été interpellé puis mis en examen « par le pôle crimes contre l’humanité du TGI de Paris pour crimes de guerre, tortures et disparitions forcées, et complicité de ces crimes ». Bien qu’il soit un ancien porte-parole de Jaysh al-Islam, un groupe salafiste notoirement soutenu par l’Arabie saoudite, il a aussi joué un rôle militaire actif durant la guerre en Syrie. En effet, « selon les informations recueillies par SCM et la FIDH, Islam Alloush, ancien capitaine des Forces armées syriennes, est devenu un haut responsable du groupe et porte-parole, proche de son chef, Zahran Alloush, fondateur du groupe à partir de 2011, jusqu’à sa mort dans un bombardement en 2015. Au sein du groupe, Islam Alloush aurait été à la tête d’une brigade qui fut régulièrement accusée d’enrôler des enfants. Plusieurs victimes le mettent (…) directement en cause pour des faits d’enlèvements et de torture. » Alors que l’on ignore comment un homme avec un tel profil ait pu obtenir un visa Erasmus pour étudier à l’Université d’Aix-en-Provence, cette affaire masque une réalité encore plus dérangeante. En effet, l’État français et leurs alliés américains ont apporté leur appui diplomatique en faveur de Jaysh al-Islam, ce qui est refoulé dans la presse occidentale malgré l’arrestation récente de Majdi Nema. 

 

Comme l’a en effet rappelé dans un tweet le grand reporter Georges Malbrunot, « Islam Alloush, interpellé à Marseille puis mis en examen pour “crimes de guerre et torture” en Syrie, était membre du groupe rebelle l’“Armée de l’Islam”, longtemps soutenu politiquement par Paris. “Un groupe en voie de sécularisation” nous avait répondu une diplomate, il y a quelques années. » Georges Malbrunot précisa ensuite faire référence « à l’époque où les Russes cherchaient à établir une liste de groupes d’opposants à Assad “terroristes” et d’autres fréquentables. La France s’opposait à ce que l’Armée de l’Islam, soutenue par nos alliés saoudiens, soit estampillée terroriste ! » Georges Malbrunot parle probablement de l’hiver 2015-2016, lorsque Mohammed Alloush, autre cadre de Jaysh al-Islam, fut nommé chef des négociateurs de ce que Laurent Fabius appelait deux mois plus tôt, dans un langage feutré, les « forces de la révolution et de l’opposition syriennes ». Selon notre ministre des Affaires étrangères, qui saluait cette rencontre de Riyad organisée par l’Arabie saoudite, « ont participé à cette réunion des femmes et des hommes représentant des groupes révolutionnaires armés, des factions de l’opposition de l’intérieur et de l’extérieur du pays, qui appartiennent à l’ensemble des composantes de la société syrienne ». Laurent Fabius ajouta que « les participants [avaient alors] exprimé leur attachement à un régime démocratique pluraliste, qui représente toutes les composantes du peuple syrien, femmes et hommes, sans discrimination religieuse, confessionnelle ou ethnique, et qui repose sur les principes de citoyenneté, de respect des droits de l’Homme, de transparence, de responsabilité et d’obligation de rendre compte, et d’État de droit pour tous. » 

 

À l’aune de ces déclarations, l’on pourrait croire qu’il s’agissait d’une opposition effectivement démocrate et modérée, qui serait ensuite chargée de négocier une solution politique avec l’État syrien. Pourtant, la force qui s’est imposée deux mois plus tard au sein de cette coalition d’opposants fut le groupe islamiste Jaysh al-Islam, que Mohammed Alloush représenta entre février et mai 2016, lorsqu’il démissionna avant de reprendre la tête des négotiations l’année suivante – dans le cadre du processus d’Astana. Pour qui ignore ou minimise l’extrémisme de Jaysh al-Islam, il s’avère que son défunt leader, Zarhan Alloush, n’a jamais fait mystère de ses positions radicales depuis 2011. En effet, en tant que fondateur et chef de cette faction, il glorifia explicitement Ben Laden, appela de nombreuses fois au génocide des chiites et des alaouites, ou rejeta la démocratie en affirmant vouloir imposer un « État islamique » à la Syrie. En avril 2015, il tenta néanmoins de faire oublier son fanatisme dans les médias occidentaux, justifiant ses nombreuses déclarations choquantes par les souffrances dues à la guerre.

 

À cette époque, Majdi Nema affirma que son chef pratiquait le double-langage pour contrer Daech. Comme l’avait observé McClatchyDC.com, « son porte-parole, Islam Alloush, a déclaré que les discours de Zahran Alloush à la Ghouta étaient destinés à la consommation interne, afin de rallier les combattants face à d’autres forces islamistes beaucoup plus radicales, comme l’État Islamique. “Il y a un discours pour le public interne et un autre pour le public extérieur”, a-t-il déclaré. “Le discours interne visa à sauver nos fils de l’adhésion à l’État Islamique”. » Vu le degré de fanatisme de Zahran Alloush et de son organisation, il serait plus exact d’en conclure que ce dernier souhaitait s’attirer les faveurs de l’Occident. En effet, toujours selon McClatchyDC.com, « d‘autres analystes estiment que que les chefs rebelles radicaux se rendent compte qu’ils doivent changer de ton pour le public occidental. En effet, celui-ci rejète le genre de rhétorique extrémiste employé par Alloush, notamment lorsqu’il condamna la démocratie (…) comme étant “la dictature du plus fort” », qui n’aurait apporté selon lui « que la corruption, l’oppression et le retard [de développement] dans le monde arabe. »

 

L’on peut donc se demander pour quelles raisons Laurent Fabius avait constaté, en décembre 2015, « l’attachement » de Jaysh al-Islam et de son leader « à un régime démocratique pluraliste », alors que cette organisation avait enfermé encagé des boucliers humains un mois auparavant, et diffusé le film de l’exécution de 18 rivaux djihadistes l’été précédent. Hélas, ces crimes de guerre ne sont pas les seuls à être imputables à cette milice. Comme l’a rappelé la FIDH peu après l’arrestation d’Islam Alloush, « principalement actif dans la Ghouta orientale, dans la banlieue de Damas, Jaysh al-Islam a été régulièrement accusée de commettre des crimes internationaux contre les populations civiles ayant vécu sous son joug à partir de 2011 et jusqu’en 2018. » Par exemple, lors des violents bombardements russes et syriens sur son fief de la Ghouta, en février 2018, Jaych al-Islam refusa de laisser les civils fuir cette enclave, qu’elle tenait d’une « main de fer ». Cette organisation est également connue pour avoir pilonné régulièrement des zones habitées dans la capitale syrienne. 

 

En février 2013, elle prit part à une opération qui, selon des documents de la NSA, visait à « mettre le feu à Damas » et à « aplatir [son] aéroport » – conformément aux souhaits du Prince saoudien Salmane ben Sultan. Soucieux d’imposer un gouvernement pro-Riyad en Syrie, il avait ordonné à ses services spéciaux de livrer plus de « 120 tonnes d’explosifs et autres armements » aux rebelles afin de frapper « le palais présidentiel, l’aéroport international de Damas, ainsi qu’un bâtiment des services de sécurité syriens ». Quelques mois plus tôt, l’organisation de Zahran Alloush participa même à une opération qui permit à Daech – combattant alors sous le nom de Front al-Nosra –, de s’approprier un important stock d’armes chimiques dans une importante base de l’armée syrienne. À l’issue de cette offensive, « seul le Front al-Nosra s’empara des armes chimiques. Abou Ahmad observa que cette organisation affiliée à al-Qaïda avait fait venir dix poids lourds, puis avait chargé quinze conteneurs de chlorine et de gaz sarin afin de les conduire vers une destination inconnue. » À l’époque, l’organisation de Zahran Allouch appuyait donc le réseau qui allait devenir l’« État Islamique en Irak et au Levant » quatre mois plus tard. Or, l’ensemble de ces faits gravissimes n’ont pourtant pas dissuadé les États-Unis et la France de soutenir diplomatiquement Jaysh al-Islam. 

 

Jaysh al-Islam, un groupe terroriste ? Le déni de Le Drian et la lucidité de John Kerry 

 

Le 6 mars 2018, lors de la reprise de la Ghouta par les forces russes et syriennes, le chef de notre diplomatie Jean-Yves Le Drain s’exprima devant la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale. À cette occasion, il passa sous silence la dimension islamo-terroriste de Jaysh al-Islam. En effet, il affirma devant nos députés qu’« il [existait alors] plusieurs groupes rebelles d’opposants [à la Ghouta], auxquels la trêve s’impose également, et un groupe terroriste, reconnu comme tel par les Nations-Unies, héritier de Jabhat al-Nosra et composé de 250 à 300 combattants. Point. » En juillet 2016, le secrétaire d’État John Kerry avait pourtant reconnu que l’organisation fondée par Zahran Alloush était un groupe terroriste, ce qui avait provoqué une vague d’indignation au sein du cabinet Obama.

 

Comme l’avait rapporté le Washington Post, John Kerry déclara en effet qu’« “il y [avait alors] plusieurs sous-groupes derrière (…) Daech et Jabhat al-Nosra – soit Jaysh al-Islam et Ahrar al-Sham en particulier –, qui se heurtent à, mais parfois combattent (…) aux côtés de [Daech et d’al-Nosra] pour lutter contre le régime d’Assad”, faisant référence à deux groupes rebelles que les États-Unis n’avaient pas désignés jusqu’à présent comme des factions terroristes. Cette remarque, qui est largement passée inaperçue dans les médias d’Aspen, a néanmoins alarmé le cabinet Obama. Deux responsables de l’administration qui travaillent sur le dossier syrien m’ont informé que la désignation, par Kerry, de Jaysh al-Islam et d’Ahrar al-Sham comme “sous-groupes” [de Daech et d’al-Nosra] était non seulement inexacte, mais potentiellement nuisible aux efforts du gouvernement américain pour convaincre Moscou et Damas ne pas les attaquer. “Depuis des mois, nous nous démenons pour nous assurer que la Russie et le régime syrien n’assimilent pas ces groupes aux terroristes”, m’a fait savoir un haut responsable de l’administration Obama. “La ligne de Kerry affaiblit cette position”. »

 

À en juger par les déclarations précitées de Jean-Yves Le Drian, et par l’absence de désignation officielle, par la France et les États-Unis, de Jaysh al-Islam en tant qu’organisation terroriste, ce soutien diplomatique en faveur de ce groupe djihadiste est un sujet tabou pour Paris et Washington. Il serait donc important de déterminer si l’organisation de Zahran Alloush n’aurait pas été soutenue militairement par l’Occident. Pour répondre à cette question, nous reviendrons bientôt sur cette affaire, en expliquant le rôle clé de Jaysh al-Islam dans la stratégie de renversement de Bachar el-Assad imposée par Washington, Paris et leurs alliés.  

 

Maxime Chaix

 

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One Response to “ EXCLUSIF : Le soutien diplomatique occulté de Paris et de Washington en faveur de Jaysh al-Islam ”

  1. […] Georges Malbrunot et Christian Chesnot sont loin d’être les seules sources à s’être intéressées à la partie immergée des politiques de Laurent Fabius et de la présidence Hollande en Syrie, notamment vis-à-vis du Front al-Nosra. Comme nous l’avons rappelé, plusieurs députés français ont dénoncé publiquement le soutien de la France en faveur de cette organisation terroriste, dont un important élu membre de la majorité PS. Dans une enquête récente, nous avons même démontré que l’État français a clandestinement livré une dizaine de postes de tirs Milan à des rebelles étroitement liés à la nébuleuse al-Nosra, alors que cette organisation et Daech continuaient de mener des opérations conjointes pour renverser Assad. Comme nous l’avons également prouvé, l’État français a refusé jusqu’à présent de classer deux puissants réseaux djihadistes dans leur liste des organisations terroristes – soutenant même l’une d’entre elles au niveau diplomatique. […]

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