La sidérante partialité de la réalisatrice du documentaire « Pour Sama »

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Alors que les forces syriennes et leurs alliés sont en train de progresser dans la province d’Idleb, et ce au prix d’une crise humanitaire majeure et de destructions considérables, les médias occidentaux se focalisent à nouveau sur les exactions d’Assad et de ses soutiens. Or, ils oublient commodément le rôle central des États-Unis et de leurs alliés dans la montée en puissance des milices djihadistes qui continuent d’opérer à travers la Syrie. Dans ce contexte, la réalisatrice du documentaire Pour Sama, qui a été nominé aux Oscars, vient de faire une déclaration véritablement orwellienne, qui résume à elle seule notre manichéisme et notre déni collectif vis-à-vis des réalités de la guerre qui a ravagé son pays depuis 2011. En effet, comme nous allons le constater, sa déclaration est totalement contredite par la CIA et le Pentagone, qui estimaient à partir de l’été 2015 que la chute d’Assad entraînerait la prise de contrôle de la Syrie par les pires forces djihadistes au Levant, et non par de vertueux révolutionnaires. Décryptage. 

 

En Syrie, les Russes ont-ils réellement empêché le « dénouement très réussi » d’une « incroyable révolution » ?

 

Sur le tapis rouge des Oscars, Waad al-Kateab, la réalisatrice du documentaire à succès Pour Sama, vient d’exposer une vision particulièrement simpliste du conflit syrien qui, comme nous le verrons, ne résiste pas à une rigoureuse vérification factuelle. Selon elle, « si les Russes ne soutenaient pas le régime d’Assad, nous ne serions pas ici pour vous raconter une histoire bouleversante. Nous parlerions plutôt de la fin d’une incroyable révolution avec un dénouement très réussi. Malheureusement, cela ne s’est pas produit parce que personne dans les pays occidentaux ne prend ses responsabilités. » À l’aune de la couverture médiatique orwellienne de ce conflit en Occident, cette déclaration semble parfaitement logique, légitime et conforme à la réalité. Or, pour quiconque observe de près le conflit syrien, cet argumentaire ne résiste pas à l’épreuve des faits. 

 

Il nous faut revenir cinq ans en arrière pour le comprendre. À la fin du premier trimestre 2015, une coalition de milices composée à 90% de deux puissants réseaux djihadistes – le Front al-Nosra et Ahrar al-Sham –, s’emparent de la province d’Idleb grâce à l’aide décisive de la CIA et de ses partenaires turcs, saoudiens et qataris. À l’époque, la prise de cette région début avril fait craindre au pouvoir syrien une offensive victorieuse de cette coalition islamiste dans la province de Lattaquié, le fief ancestral de la famille Assad où est implantée une importante base militaire russe. Au printemps 2015, la CIA et le Pentagone prennent conscience que des forces djihadistes vont s’emparer de la Syrie. Au lieu de préconiser la fin de cette opération, ils la poursuivent tout en lançant une planification d’urgence pour anticiper ce que les analystes de la CIA et les stratèges du Pentagone nomment un « succès catastrophique ». En mai 2019, devant la Chambre des Représentants, l’ancien haut fonctionnaire du Département de la Défense Andrew Exum confirma que la Russie était entrée en guerre en septembre 2015 car elle craignait un renversement d’Assad au profit des principales factions djihadistes qui le combattaient. Trois mois avant cette intervention, le général Qassem Soleimani s’était rendu à Moscou afin de convaincre Vladimir Poutine que la chute du gouvernement syrien était imminente. 

 

Alors que la guerre secrète de Washington en Syrie fut stoppée par Trump au début de l’été 2017, David Ignatius rapporta dans le Washington Post que « les combattants soutenus par la CIA [dans ce pays] étaient si divisés politiquement et si étroitement liés aux groupes d’opposition extrémistes que ces rebelles ne furent jamais en mesure d’offrir un avenir politique viable ». Confirmée par d’autres sources bien informées, cette évaluation contredit totalement les allégations de Waad al-Kateab, qui estime que l’appui russe en faveur d’Assad aurait empêché le « dénouement très réussi » d’une « incroyable révolution ». David Ignatius poursuit son analyse en expliquant que la relation fusionnelle de la rébellion « modérée » avec les milices djihadistes, et leur incapacité commune à offrir une alternative démocratique « ne signifient en aucun cas que cette opération de la CIA [et de ses partenaires] n’a pas eu d’impact notable. Dirigé depuis des bases secrètes en Turquie et en Jordanie, ce programme a injecté des centaines de millions de dollars à plusieurs dizaines de milices. Un haut responsable digne de confiance estime que les combattants soutenus par la CIA auraient pu tuer ou blesser jusqu’à 100 000 soldats syriens et leurs alliés [entre 2013 et 2017] ». Sachant que, selon l’OSDH, plus de 200 000 combattants des deux camps seraient morts en Syrie, comment Waad al-Kateab peut-elle considérer un tel carnage comme une « incroyable révolution » ? Dans tous les cas, l’hypothétique « conclusion très réussie » qu’elle vient de mentionner aux Oscars aurait indéniablement abouti à la prise de contrôle de la Syrie par les pires forces djihadistes.

 

En effet, dans son article précité, David Ignatius omit de préciser que les « rebelles » qui menaçaient de renverser Assad dès l’été 2015 étaient l’« État Islamique » à Damas – selon le New York Times, le secrétaire d’État John Kerry et un haut gradé israélien –, ainsi que la branche locale d’al-Qaïda au Nord-Ouest de la Syrie. Selon Ignatius, « à l’été 2015, les rebelles [d’al-Nosra et d’Ahrar al-Sham] étaient aux portes de Lattaquié, sur la côte nord, menaçant le fief ancestral d’Assad et les bases russes qui s’y trouvent. Les combattants [de l’autoproclaméÉtat Islamique”] progressaient également vers Damas. Cet été-là, les analystes de la CIA commencèrent à évoquer le scénario d’un “succès catastrophique” – qui aurait amené les rebelles à renverser Assad sans toutefois créer un gouvernement fort et modéré. » La récente déclaration de Waad al-Kateab est donc particulièrement douteuse, sachant que l’« incroyable révolution » dont la Russie aurait empêché le « dénouement très réussi » menaçait d’installer des factions djihadistes au pouvoir.

 

Hélas, cette vision orwellienne du conflit syrien fait écho à la regrettable indignation sélective de l’immense majorité de la presse occidentale dans le traitement médiatique de ce conflit, d’où le fait que personne n’ait, pour l’heure, critiqué cette déclaration de Waad al-Kateab. En d’autres termes, les médias occidentaux se concentrent sur les exactions du gouvernement syrien et de ses alliés, mais refoulent majoritairement le rôle central des puissances occidentales dans la montée en puissance des milices djihadistes dans ce conflit. Ils peuvent ainsi continuer de décrire l’opposition anti-Assad comme un mouvement porteur d’une révolution démocratique dont la Russie aurait empêché le « dénouement très réussi », pour reprendre les termes de Waad al-Kateab. 

 

Les crimes d’Assad et de ses alliés ne doivent pas occulter notre propre barbarie

 

Affirmons le clairement : afin de maintenir Bachar el-Assad au pouvoir, l’armée régulière syrienne, l’aviation russe et leurs alliés ont indéniablement commis des crimes de guerre largement documentés. Comme l’avait résumé le spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche en juin 2019, la stratégie de Moscou et de Damas consiste à « pousser les civils à fuir vers la frontière turque, isolant ainsi les combattants rebelles dans le Sud [de la province d’Idleb]. Ces bombardements suivent une tendance systématique : la première vague de frappes se concentre typiquement sur des cibles militaires, constituant une mise en garde pour les civils à proximité ; la seconde vague se caractérise par des frappes aveugles à travers une zone donnée, laissant entendre que quiconque demeurant dans ce périmètre sera visé ; la troisième vague est un véritable déluge [de bombes], puisque toute personne restant dans ce secteur est considérée comme un rebelle. Lorsque les forces russes et syriennes bombardent des villes éloignées de la ligne de front, (…) elles affirment que leur objectif est de couper les lignes d’approvisionnement logistique de l’insurrection. En réalité, leur but est d’empêcher la vie normale dans les zones rebelles. [L’ancien officier français David] Galula écrivit que les civils finissent par rejeter une insurrection lorsqu’elle est incapable de les protéger, et Assad s’est manifestement appuyé sur ce principe depuis des années. »

 

Pour autant, cette brutalité contre-insurrectionnelle ne doit pas nous faire oublier que, dans une conflagration géopolitique d’une telle férocité, la morale est le dernier souci des belligérants. Or, le discours qui s’est imposé dans nos démocraties est celui de la diabolisation de Bachar el-Assad et de ses alliés russes et chiites, qui nous fait oublier l’implication de la CIA et de ses partenaires dans leur vaste guerre secrète contre le gouvernement et le peuple syriens. En effet, comme l’auteur de ces lignes l’a détaillé dans son livre, cette opération favorisa décisivement l’expansion de Daech et du Front al-Nosra, tous deux considérés comme des moyens de pression pour contraindre Assad à quitter le pouvoir. Induit par l’entrée en guerre de l’armée russe à l’automne 2015, l’échec de cette stratégie inavouable amènera Washington et ses alliés à changer de priorités, donc à combattre plus intensivement l’« État Islamique » sans se soucier du sort des civils, en particulier sous la présidence Trump.

 

Nous avons notamment pu le constater à Mossoul et à Raqqa, l’ancienne capitale syrienne de Daech. Dans cette ville, le Pentagone commanda une véritable « guerre d’anéantissement », selon les termes employés par le secrétaire à la Défense James Mattis. Ironie de l’Histoire, en 2004, ce général avait joué un rôle clé dans le siège et l’offensive meurtrière des Marines contre la ville irakienne de Falloujah, alors tenue par le réseau djihadiste qui proclamera le califat de l’« État Islamique » dix ans plus tard. Entre juin et octobre 2017, le pilonnage de Raqqa planifié par le Pentagone et ses alliés fut si brutal que « jamais autant d’obus n’avaient été tirés sur un même lieu depuis la guerre du Viêt Nam », selon Amnesty International. Les civils ainsi frappés n’ont pas compris les raisons d’une telle violence aveugle, d’autant plus que des centaines de membres de Daech ont finalement pu négocier leur fuite grâce aux miliciens kurdes, en vertu d’un accord approuvé par la coalition du Pentagone.

 

À Mossoul, la ville irakienne où fut proclamé l’« État Islamique » d’al-Baghdadi en juin 2014, l’offensive des forces locales appuyée par leurs alliés occidentaux a détruit une grande partie de cette métropole, laissant des milliers de cadavres de civils pourrir sous les décombres durant plusieurs mois – un phénomène qui fut aussi observé à Raqqa. En février 2018, un article du New York Times dévoilant des photos satellites de Mossoul avant et après cette campagne nous révéla l’ampleur catastrophique de ces destructions. En d’autres termes, les tactiques cruelles de siège et de bombardements massifs reprochées dans les médias occidentaux à Damas et ses soutiens furent aussi employées par le Pentagone et leurs alliés à Mossoul et à Raqqa, mais dans notre indifférence quasi-générale. Des milliers de morts qui ne comptent pas, manifestement. Du moins, Waad al-Kateab ne les a pas mentionnés sur le tapis rouge des Oscars, oubliant également d’y dénoncer les djihadistes qui tenaient la partie Est de la ville où elle a filmé son documentaire. 

 

Quand la puissance de l’émotion neutralise notre réflexion

 

À l’heure actuelle, nous assistons à une reprise d’Idleb par les forces syriennes et leurs alliés qui engendre une crise humanitaire majeure, des centaines de milliers de déplacés et des destructions cataclysmiques. Or, si Bachar el-Assad et ses soutiens sont indéniablement des criminels, les puissances qui souhaitaient sa chute ont alimenté une vaste nébuleuse djihadiste pour tenter le renverser en ayant recours à la terreur de masse. Dès lors, dans un souci d’objectivité, il faudrait enfin reconnaître que les Syriens ont été littéralement pris en étau. Afin d’empêcher que cet atroce conflit ne se reproduise ailleurs, il serait plus honnête et constructif de critiquer les deux camps, ce dont s’abstient le plus souvent Waad al-Kateab et la majorité des médias et des dirigeants occidentaux.

 

Face à l’ampleur du drame humain que constitue cette guerre, il est rassurant, pour nos gouvernants, de désigner leurs rivaux géopolitiques syriens, russes, libanais et iraniens comme les seuls et uniques responsables de ce cataclysme. Rendue plus crédible par le mythe de l’« inaction » d’Obama et de ses alliés européens, cette posture a tendance à nous faire oublier leur vaste guerre invisible et ses funestes conséquences, dont le renforcement de réseaux jihadistes pourtant considérés comme des ennemis par les pays occidentaux. Or, cette réalité fut totalement occultée dans les deux documentaires sur la Syrie qui ont été récemment nominés aux Oscars.

 

Comme l’a observé Robert F. Worth dans la New York Review of Books, « cette année, deux films sur la guerre en Syrie figurent parmi les cinq nominés dans la catégorie documentaire [des Oscars]. L’un d’eux, Pour Sama, réalisé par Waad al-Kateab, a déjà remporté des prix au Royaume-Uni, où il est devenu le documentaire le plus nominé de l’histoire des British Academy of Film and Television Arts Awards. L’autre est The Cave, réalisé par Feras Fayyad, dont le documentaire Last Men in Aleppo (…) a été nominé aux Oscars en 2018. Les deux films sont curieusement similaires dans leur forme. En effet, ils sont tous deux centrés sur une femme qui insiste pour rester dans une enclave assiégée de l’opposition (Alep-Est dans un cas, la Ghouta orientale dans l’autre). Ces deux documentaires se déroulent principalement dans des services de traumatologie claustrophobes où les médecins luttent pour sauver les victimes de la campagne de bombardements du régime d’Assad. »

 

Dans son analyse, Robert F. Worth ajoute qu’« en regardant Pour Sama, vous ne verrez pas les milices se battre pour “libérer Alep”, sachant que leurs membres ont torturé des prisonniers non loin de l’endroit où al-Kateab et son mari filmaient leur vie quotidienne en tant que civils pris dans le conflit. La même chose s’est produite dans la Ghouta orientale, la banlieue de Damas où The Cave a été filmé. Ces combattants – dont beaucoup étaient des djihadistes –, ont amassé de la nourriture tandis que des civils mourraient de faim. Ils ont également assassiné ceux qui étaient soupçonnés de déloyauté, et ils se sont livrés à de violentes fusillades dans les rues. À l’instar du régime d’Assad, ils dépendaient de bailleurs de fonds étrangers pour leurs armes et leur argent. »

 

La conclusion de cet article de Robert F. Worth résume à elle-seule pourquoi notre débat public sur le conflit syrien est totalement biaisé. Selon lui, « la vérité sur la Syrie – et probablement sur l’ensemble de cette guerre civile –, est très difficile à supporter pour ses acteurs. C’est peut-être la raison pour laquelle tant de Syriens adhèrent à une fable qui tend à absoudre leur propre camp. En effet, je connais des partisans du régime qui adhèrent à leurs propres mythes réconfortants. En d’autres termes, ils estiment que le soulèvement populaire en Syrie aurait été conçu par des terroristes dès le départ, et qu’Assad aurait bien fait de prendre des mesures fortes pour sauver le pays. The Cave et Pour Sama sont des documentaires remarquables, et des contributions importantes dans l’élaboration d’un portrait collectif de la tragédie syrienne. Mais il est important de se rappeler qu’ils ne sont que des fragments, des aperçus d’une terrible guerre dans laquelle aucune des parties ne peut se prévaloir d’une quelconque vertu. »

 

Il serait temps de le comprendre, et de sortir d’un dangereux déni collectif qui consiste à nous focaliser sur des documentaires émouvants mais partiaux, qui attribuent trompeusement à Bachar el-Assad et à ses soutiens la responsabilité intégrale de cette tragédie. Dans le cas contraire, nul doute que les puissances occidentales ne cesseront d’appuyer en sous-main des « rebelles modérés » dans d’autres pays. Par conséquent, elles déclencheront ou aggraveront des conflits qui ne pourront dès lors plus être réglés autrement que par l’usage immodéré de la force, et ce au prix de centaines de milliers de « victimes collatérales » – dont un certain nombre seront ignorées car n’étant pas dans le camp jugé « fréquentable ».

 

Maxime Chaix

 

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