Le bilan accablant de la guerre des Saoud et de leurs alliés au Yémen

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À travers ce percutant article de notre contributeur Armand Taï, nous allons étudier les responsabilités de la coalition saoudo-émiratie et de ses alliés occidentaux dans la guerre au Yémen, déclenchée par Mohammed ben Salmane il y a tout juste cinq ans. Ainsi, nous vous expliquerons les conséquences de leurs exactions dans ce pays, que ce soit d’un point de vue humanitaire, économique ou culturel. Cette démarche nous semble indispensable car, dans les médias francophones, les crimes des ennemis de l’Occident sont surmédiatisés, contrairement aux exactions saoudo-émiraties soutenues par les puissances de l’OTAN au Yémen – y compris par la France. L’occasion pour nous de rappeler ce qu’est une vraie guerre, tandis qu’Emmanuel Macron use et abuse de ce terme dans le contexte pandémique actuel. Bilan de cinq années d’une offensive catastrophique, dont Paris, Londres et Washington ne sortiront pas grandies.

 

Si les conflits au Sahel et en Syrie font régulièrement la une des médias francophones, il en va autrement de la guerre qui se déroule depuis cinq ans au Yémen. Pourtant, les hostilités dans ce pays ont engendré une situation humanitaire catastrophique, et donné lieu à des crimes de guerre contre des objectifs à la fois civils et culturels. Comme nous l’étudierons, un grand nombre de ces exactions furent perpétrées par la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, deux pétromonarchies considérées comme proches de l’Occident – en particulier des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni. Si ces puissances occidentales condamnent timidement les actes commis au Yémen par les forces saoudiennes et leurs alliés, il s’avère qu’elles leur fournissent une aide directe dans cette offensive, et ce aux niveaux politiques et militaires.

 

Avant d’aller plus loin dans cet argument, il convient de rappeler qui sont les principaux acteurs de cette guerre, qu’ils agissent directement ou non (ventes d’armes, soutien diplomatique, transfert de renseignements, appui technique…). L’opération saoudo-émiratie au Yémen a débuté il y a cinq ans, lorsque les Houthis de confession zaydite, en insurrection depuis 2004 contre l’État central yéménite, ont pris la capitale Sanaa et ont forcé le Président de ce pays à s’enfuir en Arabie saoudite. Leur lutte armée contre les autorités locales était liée à la marginalisation de leurs provinces, situées dans des zones montagneuses au Nord-Est du pays, et à une certaine forme de persécution religieuse. En effet, les Zaydites ont contrôlé la majeure partie du Yémen durant des siècles. Or, après la chute de l’imamat zaydite en 1962, ils furent marginalisés économiquement et politiquement, et ils durent même subir une vague de « sunnisation » forcée de la part des autorités de Sanaa.

 

Dans l’actuelle guerre au Yémen, les Houthis avaient pour alliés les troupes fidèles à Ali Abdallah Saleh, l’ancien Président yéménite balayé par le « Printemps arabe », mais qui fut exécuté en décembre 2017 par ces mêmes Houthis pour haute trahison, sachant qu’il avait tenté de négocier avec le gouvernement pro-Hadi. Depuis, bon nombre de miliciens qui combattaient auprès des Houthis ont changé de camp. L’Iran est également accusé d’aider économiquement, matériellement et militairement cette rébellion zaydite, en plus de son soutien politique ostensible. Des troupes du Hezbollah et d’autres groupes chiites pro-iraniens ont aussi été accusés d’être présents sur le terrain.

 

Le camp adverse est formé par le gouvernement de l’ancien Président Hadi, qui contrôle aujourd’hui le Sud du pays. Ce dernier est soutenu par l’Arabie saoudite, principal pays étranger impliqué dans ce conflit. À leurs côtés, un grand nombre de nations arabes sont impliquées, telles que les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Koweït et l’Égypte. Par le passé, le Maroc, le Qatar et le Soudan ont également été membres de cette coalition, mais ils n’en font plus partie pour des raisons essentiellement politiques. Si les Émirats restent un membre central de la coalition contre les Houthis, officiellement pour aider le Président Hadi, il est de plus en plus évident qu’ils cherchent avant tout à satisfaire leurs propres intérêts, qui ne sont pas toujours ceux des Saoudiens. En effet, leur soutien en faveur des séparatistes sudistes n’est plus à démontrer, ce qui rend la guerre au Yémen encore plus complexe et meurtrière. En effet, la stratégie émiratie de contrôle des ports du Sud yéménite divise davantage les populations locales.

 

Parmi les nations qui appuient la coalition saoudo-émiratie, citons également plusieurs pays occidentaux tels que les États-Unis, la France et le Royaume-Uni – qui figurent parmi les principaux vendeurs d’armes pour les Saoudiens et les Émiratis. Or, comme l’a notamment démontré l’ONG Disclose, ces armements sont ensuite utilisés sur le front yéménite. S’ils critiquent de plus en plus fréquemment ces ventes d’armes, les médias occidentaux soulignent bien moins souvent la cobelligérance de Londres, Paris et Washington dans ce conflit – qui est attestée par différentes sources bien informées.

 

L’implication occidentale dans cette guerre est donc problématique, notamment car al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) combat les Houthis aux côtés de la coalition gouvernementale soutenue par Riyad et Abou Dhabi. Comme Maxime Chaix l’a rappelé dans une récente enquête, cet appui de nos alliés du Golfe en faveur de ce groupe terroriste, qui a revendiqué les attentats contre Charlie Hebdo, a été majeur et décisif pour cette organisation – en plus d’être en contradiction totale avec la campagne anti-AQPA du Pentagone, de la CIA et de leurs alliés au Yémen. S’étant renforcé durant ce conflit, AQPA contrôle une partie non négligeable du territoire yéménite, bien que ces zones soient principalement désertiques, donc relativement peu peuplées. Signalons également la présence du groupe État Islamique dans ce pays, qui cherche à s’implanter au Yémen en profitant du chaos ambiant.

 

Pour les Yéménites, une trop longue guerre de terreur

 

Depuis mars 2015, le conflit au Yémen aurait provoqué près de 100 000 morts et 4 millions de déplacés internes. Au total, 22 millions de personnes sont en situation d’urgence humanitaire, sur une population de 28 millions d’habitants. Or, ce pays était déjà considéré comme l’une des nations les plus pauvres du monde avant le début de la guerre.

 

Comme vient de le résumer Amnesty International, « depuis 2015, toutes les parties au conflit au Yémen ont commis des violations répétées et graves du Droit international humanitaire. Les forces houthies, qui contrôlent de vastes portions du territoire, ont bombardé aveuglément des zones d’habitation et tiré sans discernement des missiles en Arabie saoudite. La coalition emmenée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (…) bombarde des infrastructures civiles et mène des attaques aveugles, faisant des [milliers] de morts et de blessés parmi la population civile. (…) À ce jour, plus de 233 000 personnes ont été tuées ou blessées. La crise humanitaire qui ne cesse d’empirer a conduit environ 14 millions de personnes au bord de la famine. (…) Inévitablement, étant donné que le conflit se prolonge et que tous les belligérants recourent à des méthodes illégales, les mécanismes d’adaptation de la population civile ont atteint le point de rupture. On estime que 22 millions de Yéménites ont actuellement besoin de l’aide humanitaire pour survivre. » Or, cette crise majeure est aggravée par le blocus économique que ce pays subit depuis 2015.

 

Toujours selon Amnesty International, « au Yémen, les populations civiles sont touchées par la famine, notamment à cause du blocus maritime imposé par la coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite. Or, l’enquête #FrenchArms vient de prouver que la France se rend complice de ce blocus. Ces nouvelles révélations du média d’investigation Disclose et de ses partenaires viennent corroborer les informations contenues dans la note de la Direction du Renseignement Militaire (DRM) qu’ils avaient rendue publique le 15 avril 2019. Elles montrent une nouvelle fois à quel point le gouvernement français privilégie la poursuite d’un commerce lucratif de matériel militaire et ses intérêts stratégiques au détriment de la population civile du Yémen. Ceci en violation flagrante de ses engagements internationaux que sont le Traité sur le commerce des armes et la Position commune adoptée par l’Union européenne. »

 

Ce blocus empêche également l’accès aux médicaments pour lutter contre des épidémies telles que le choléra, qui aurait touché plus de 1,3 million de Yéménites, selon Oxfam. Cette catastrophe humanitaire aurait pu être évitée si les infrastructures du pays n’avaient pas été massivement détruites par les bombardements saoudiens, qui visent à imposer une véritable « stratégie de la faim ». Les enfants sont particulièrement touchés par ces pénuries et ces épidémies. Hélas, ils n’échappent pas non plus à l’enrôlement dans des groupes armés. Au vu de cette situation dramatique, l’on peut aisément comprendre que ce terrible conflit a eu un « impact dévastateur» sur la psychologie des enfants.

 

Le patrimoine culturel du Yémen ravagé par les bombardements

 

Outre les destructions massives en termes de santé mentale et physique des Yéménites, ces derniers doivent également subir la dévastation progressive de leur patrimoine historique, religieux et culturel. En effet, rappelons que le Yémen est considéré comme le « berceau des Arabes ». C’est dans ce pays qu’aurait régné la mythique reine de Saba, compagne du roi Salomon. En clair, ce pays renferme des trésors archéologiques inestimables pour l’Histoire de l’humanité, de nombreux sites étant inscrits dans la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, comme les villes de Sanaa, Zabid et Shibam, ou l’archipel de Socotra – où les Émirats ont installé une base militaire stratégique. 

 

Parmi les sites déjà fortement endommagés, voire détruits par les bombardements de la coalition, l’on peut citer la vieille ville de Sanaa, ainsi que nombre de ses mosquées et musées. L’on constate également des destructions majeures dans la ville de Zabid, dans les vestiges anciens à Marib, dans de nombreux sites historiques importants de Saada, ou dans la vieille ville de Thula. En outre, l’on recense la destruction d’au moins 70 autres monuments historiques et culturels : mosquées, musées, tombes anciennes, églises, vieux quartiers de villes ayant plusieurs siècles – remontant parfois à l’ère préislamique –, détruits en majorité par des bombardements saoudiens.

 

La dévastation de sites historiques et archéologiques viole la « Convention de La Haye pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé » de 1954, et la résolution 2347 adoptée par le Conseil de Sécurité de l’ONU en 2017 – qui porte sur la protection du patrimoine culturel. Cette résolution fut adoptée en réponse aux destructions de l’« État Islamique » sur les sites historiques syriens et irakiens. Hélas, tandis que ces crimes contre le patrimoine de l’humanité ont eu un retentissement international, ceux de la coalition saoudo-émiratie au Yémen attirèrent beaucoup moins l’attention de nos médias.

 

En conclusion, si tous les groupes et pays impliqués dans ce conflit au Yémen se sont rendus coupables de crimes de guerre – voire de crimes contre l’humanité –, les faits que nous venons d’analyser démontrent que la coalition saoudo-émiratie est la principale responsable du désastre humanitaire dans ce pays. Cette situation est d’autant plus choquante que les pays membres de cette coalition sont de proches alliés des puissances de l’OTAN, dont ils utilisent les armes, les renseignements et les conseils pour perpétrer leurs attaques. Dans le sillage de l’affaire Khashoggi, l’Allemagne a officiellement limité ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite. Or, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni ont poursuivi ces transferts d’armements et leur assistance en faveur de la coalition saoudo-émiratie au Yémen. Embourbée depuis cinq ans dans cette opération, l’Arabie saoudite – mais aussi ses alliés et ses ennemis –, viennent d’accepter le principe d’un cessez-le-feu du fait de l’expansion du Covid-19. Une rare lueur d’espoir dans un conflit sans fin, dont les conséquences désastreuses expliquent le manque d’indignation au sein de chancelleries occidentales pourtant si promptes à dénoncer les crimes de leurs rivaux géopolitiques.

 

Armand Taï

   

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