Guerre du pétrole : l’« arme fatale » de Washington contre les Saoud et l’OPEP

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Depuis les négociations sur le nucléaire iranien, la relation stratégique entre Washington et Riyad fut régulièrement mise à mal. On a notamment pu l’observer depuis l’affaire Khashoggi, et on le perçoit de nouveau suite à la « guerre du pétrole » lancée par les Saoud début mars. Alors que Donald Trump s’est d’abord satisfait de la baisse des prix à la pompe – qui ne profitera pas aux consommateurs vu la crise actuelle –, cette « guerre du pétrole » est surtout une grave menace pour l’industrie énergétique américaine. Il ne serait donc pas étonnant que le Président américain brandisse à nouveau l’« arme fatale » de Washington contre l’Arabie et l’OPEP, que nous allons vous détailler dans cet article.  

 

Mardi dernier, lors d’une conversation téléphonique, le secrétaire d’État Mike Pompeo a poliment mais explicitement recadré Mohammed ben Salmane pour sa guerre des prix du pétrole. Comme l’a rapporté Elizabeth Hagedorn dans Al-Monitor.com, le chef de la diplomatie américaine « et le prince héritier se sont concentrés sur la nécessité de maintenir la stabilité sur les marchés mondiaux de l’énergie”, (…) selon la porte-parole du Département d’État Morgan Ortagus. “Le secrétaire [Pompeo] a souligné qu’en tant [qu’actuelle présidente] du G20 et important leader énergétique, l’Arabie saoudite a une réelle opportunité de rassurer les marchés mondiaux de l’énergie et de la finance, alors que le monde est confronté à une grave incertitude économique.” » Comme l’a interprété Al-Monitor.com et d’autres analystes, ce recadrage feutré constitue un sérieux coup de pression contre l’Arabie saoudite. Pour différentes raisons, ce pays s’attire une hostilité croissante au sein de l’élite dirigeante américaine, et il se pourrait bien que l’administration Trump décide de dégainer son « arme fatale » pour le ramener dans le rang.

 

Il faut remonter à l’année 2018 pour le comprendre. À l’époque, Donald Trump accuse l’Arabie saoudite et ses alliés de l’OPEP de gonfler artificiellement les prix du pétrole, ce qui fait monter les prix à la pompe. Aux États-Unis, de telles hausses sont le cauchemar de tout Président américain, en particulier durant les périodes électorales. Entre autres effets indésirables, elles engendrent une baisse de la consommation qui porte gravement préjudice à l’économie américaine. Tandis que l’Arabie saoudite et l’OPEP maintenaient le baril de Brent à plus de 70 dollars, et que des hausses devaient suivre, Trump avertit le roi Salmane en octobre 2018 qu’« il ne resterait pas deux semaines au pouvoir sans le soutien de l’armée américaine. » L’Arabie fut alors menacée par les États-Unis de se voir imposer la loi NOPEC, dont l’usage serait à nouveau envisagé par la Maison-Blanche afin de stopper la guerre du pétrole lancée par les Saoud. Dans les arcanes de Washington, cette législation est appelée la « bombe du projet de loi NOPEC ». Nous allons vous expliquer pourquoi. 

 

Tout d’abord, précisons que NOPEC est l’acronyme de « No Oil Producing and Exporting Cartels Act », ce qui signifie « loi d’interdiction des cartels de production et d’exportation de pétrole », en référence à une OPEP dont il faut rappeler qu’elle est dans le collimateur de Trump depuis près de dix ans. En effet, dans un ouvrage publié en 2011, le futur Président américain affirma qu’il faillait « frapper [les pays membres de] l’OPEP au portefeuille et les ramener dans le rang en promulguant la loi bipartisane NOPEC ». Initialement proposée au Congrès américain en 1999, puis réintroduite dans des versions actualisées, cette législation est inopérante du fait de l’opposition des administrations Bush et Obama. En avril 2019, un rapport commandé par les défenseurs de cette loi conclut qu’elle n’engendrerait pas de représailles particulières de la part des pays visés si jamais elle était promulguée. Concrètement, l’adoption de ce « projet de loi NOPEC rendrait illégal le plafonnement artificiel de la production de pétrole et de gaz ou la fixation des prix [par un cartel], comme le font l’OPEP et l’Arabie saoudite. En outre, cette législation constituerait une astuce très intéressante pour empêcher la Russie de ressusciter l’OPEP+, plutôt que l’OPEP uniquement. En effet, si l’OPEP+ était relancée, la Russie devrait également subir les conséquences de (…) cette loi NOPEC. » En clair, les États-Unis disposent bel et bien d’une « arme fatale », qui peut occasionner beaucoup de dégâts.   

 

Selon le spécialiste Simon Watkins, « ce projet de loi supprimerait (…) immédiatement l’immunité souveraine qui prévaut actuellement dans les tribunaux américains pour l’OPEP en tant que groupe, et pour chacun de ses États membres. Dans une telle hypothèse, l’Arabie saoudite pourrait être poursuivie en vertu de la législation antitrust américaine, sa responsabilité totale étant estimée à 1 000 milliards de dollars d’investissements rien qu’aux États-Unis. Les autorités américaines seraient alors légalement autorisés à geler tous les comptes bancaires saoudiens à l’intérieur de leurs frontières, à y saisir leurs actifs, à empêcher toute utilisation de dollars américains par les Saoudiens partout dans le monde – sachant que le pétrole (…) est libellé en cette monnaie. Les États-Unis pourrait également poursuivre [le géant pétrolier saoudien] Aramco, ses actifs et ses fonds, sachant qu’il s’agit toujours d’une entreprise (…) majoritairement détenue par [les autorités saoudiennes]. Cela signifierait également qu’Aramco pourrait être condamnée à se scinder en petites sociétés (…) censées ne pas enfreindre les règles de concurrence dans les secteurs du pétrole, du gaz et de la pétrochimie, ou ne pas influencer les prix du pétrole. »

 

Dans le contexte actuel, il ne serait pas étonnant que Donald Trump poste un tweet rageur dont il a le secret, en y menaçant l’Arabie saoudite et l’OPEP avec ce projet de loi NOPEC – d’autant plus qu’un nombre croissant d’élu républicains font pression sur les Saoud pour qu’ils stoppent leur guerre des prix. 

 

Maxime Chaix 

 

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