Il y a 5 ans, les « rebelles modérés » de la CIA aidaient al-Qaïda à s’implanter à Idleb

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En 2013, les États-Unis annoncèrent la vente de 14 000 missiles antichar TOW à l’Arabie saoudite. À partir du printemps 2014, ces armes furent de plus en plus largement distribuées à la rébellion anti-Assad par la CIA, les services saoudiens et leurs partenaires turcs et qataris. Or, ces missiles aidèrent al-Qaïda à s’emparer d’Idleb il y a tout juste 5 ans, et à s’y implanter durablement. En effet, les « rebelles modérés » de la CIA qui recevaient ces armes étaient alliés à la nébuleuse djihadiste locale. Au final, cette guerre secrète de la CIA et de ses complices renforça le « virus » du djihad anti-Assad, contraignant le peuple syrien à choisir entre Bachar et la charia. Comme nous allons le constater, ces missiles « made in USA » jouèrent un rôle clé dans cette opération. Retour sur l’un des aspects les plus controversés de la présidence Obama, qui fut à nouveau ignoré par la presse occidentale à l’occasion des 9 ans du conflit syrien. 

 

En arabe, « asad » signifie « lion » (أسد). Pendant la guerre en Syrie, les rebelles qui voulaient la chute d’Assad surnommèrent « dompteurs de lion » les missiles antichar TOW que leur fournissaient la CIA et ses alliés depuis le printemps 2014. L’année suivante, le Washington Post expliqua que ce « tueur de chars » était la principale raison des succès rebelles dans le Nord-Ouest syrien, et de la décision russe d’intervenir pour sauver Assad : « Des missiles antichar américains fournis aux rebelles syriens jouent un rôle clé inattendu dans ce conflit, lui donnant l’apparence d’une guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie. (…) Fournis principalement depuis des stocks appartenant à l’Arabie saoudite, [ces missiles TOW sont] livrés depuis la frontière turque avec l’approbation de la CIA. Initialement, ils étaient destinés à remplir un autre objectif de l’administration Obama au Levant – soit le départ négocié du Président syrien. Ce plan, tel que décrit par des hauts responsables américains, consistait à exercer une pression militaire suffisante sur les forces d’Assad pour qu’il fasse des compromis. Il ne visait pas obtenir la chute soudaine de son gouvernement au profit d’une dangereuse vacance du pouvoir à Damas. »

 

C’est pourtant sur ce scénario-catastrophe que tablaient le Pentagone et la CIA dès le printemps 2015, envisageant alors un « succès catastrophique » qui aurait provoqué la chute du Président syrien en faveur de factions djihadistes désunies et hostiles à la démocratie. Dans le Washington Post, Liz Sly concéda qu’au lieu d’accepter un départ négocié d’Assad, « les forces russes sont intervenues [en septembre 2015] pour consolider l’armée syrienne en difficulté – un résultat qui n’était pas prévu [par les stratèges d’Obama]. “Un facteur déterminant dans ce calcul russe fut la prise de conscience que le régime d’Assad s’affaiblissait militairement, et qu’il risquait de perdre des territoires dans le Nord-Ouest syrien. Les missiles TOW ont joué un rôle démesuré à cet égard” selon Oubai Shahbandar, un consultant basé à Dubaï qui collabore avec l’opposition syrienne. »

 

Revenons en arrière pour mesurer l’impact de ce programme de livraisons de missiles TOW dans le Nord-Ouest syrien. En janvier 2015, le roi Salmane se rapprocha de la Turquie et du Qatar pour créer une milice composée à 90% de deux milices djihadistes : Ahrar al-Sham et le Front al-Nosra, la branche d’al-Qaïda en Syrie. Baptisée l’« Armée de la Conquête », cette force réussit à prendre la ville d’Idleb entre le 24 et le 28 mars 2015. Dès lors, les différentes factions « modérées » qui bénéficiaient d’un soutien direct de la CIA officialisèrent leur alliance avec al-Nosra et Ahrar al-Sham. Comme l’a rapporté Charles Lister, « aucune des grandes victoires [de ces deux groupes djihadistes] à Idleb depuis début avril 2015 n’aurait été possible sans (…) l’Armée Syrienne Libre (ASL) soutenue par les États-Unis et l’Occident. » Charles Lister cite alors les missiles antichar américains comme l’un des facteurs décisifs des succès militaires de la nébuleuse al-Qaïda dans la province d’Idleb à partir d’avril. Il ajoute que « la coordination entre, d’une part, les factions de l’ASL soutenues par l’Occident et, d’autre part, les islamistes, al-Nosra et d’autres groupes djihadistes s’est considérablement amplifiée à Idleb depuis avril [2015], à la fois du fait d’un besoin naturel de coopération sur le terrain, mais aussi grâce à un ordre tacite provenant de la salle d’opérations dirigée par les États-Unis et l’Arabie saoudite dans le Sud de la Turquie. »

 

Autre spécialiste réputé, Gareth Porter écrivit en octobre 2015 que « nous savons désormais que la campagne d’Idleb est le résultat direct d’une décision politique prise par l’Arabie saoudite [, la Turquie] et le Qatar, avec l’approbation des États-Unis. Cette décision visait à soutenir la création de l’“Armée de la Conquête”, et de lui fournir du nouveau matériel militaire qui deviendrait un élément crucial de cette campagne : le missile antichar TOW. Le 11 octobre [dernier], Liz Sly révéla dans le Washington Post que ces missiles TOW avaient été livrés à des groupes armés syriens dans le cadre d’un programme coordonné par la CIA et les Saoudiens. (…) Comme l’a observé Liz Sly, “ce n’est pas un hasard si les premières cibles des frappes russes en Syrie étaient les zones où les rebelles armés de missiles TOW avaient le plus progressé, et où ils menaçaient le plus la mainmise d’Assad sur le pouvoir”. Évidemment, elle faisait référence aux milices qui avaient pris le contrôle de la province d’Idleb en mars [2015]. Or, elle évita de mentionner la victoire de l’“Armée de conquête” dans cette province, et de reconnaître que le Front al-Nosra fut le principal bénéficiaire de ce programme de la CIA. » On peut comprendre cette pudeur de Liz Sly, sachant que les États-Unis et leurs alliés occidentaux sont censés être en guerre contre l’organisation d’Oussama ben Laden depuis le 11-Septembre. 

 

En clair, il y a cinq ans, la CIA et ses alliés ont soutenu la prise d’Idleb par al-Qaïda. Ils ont ensuite ordonné aux factions « modérées » de renforcer et d’étendre l’implantation de ce réseau djihadiste dans cette province stratégique. Massivement livrés par la CIA et ses partenaires locaux, les missiles TOW auront joué un rôle majeur dans cette offensive. Or, il s’avère que la ville d’Idleb et une partie de sa province sont encore aux mains de cette nébuleuse extrémiste, bien que cette emprise se soit considérablement réduite les mois précédents. À partir de décembre dernier, lorsque l’armée syrienne et ses alliés intensifièrent leur offensive pour y déloger ces groupes terroristes, les médias occidentaux condamnèrent unanimement cette opération, se focalisant sur la crise humanitaire qu’elle encourageait.

 

Parmi les innombrables experts et journalistes qui se sont émus du sort des civils piégés à Idleb, pas un seul n’a rappelé le rôle central de la CIA et de ses alliés dans la prise de contrôle de cette province par nos ennemis d’al-Qaïda en 2015. Stoppé durant l’été 2017 par Donald Trump, cette campagne anti-Assad de la CIA et de ses partenaires portait un nom méconnu : opération Timber Sycamore. Si vous recherchez une référence récente à ce programme dans Google Actualités, vous vous rendrez compte qu’aucun média occidental n’a rappelé son existence à l’occasion des 9 ans de la guerre en Syrie, en mars dernier. Pourtant, elle a eu un impact majeur sur le terrain, laissant même augurer la chute d’Assad pendant l’été 2015. Contrairement à la victoire afghane de la CIA contre l’URSS – qui est bien connue du grand public –, son fiasco syrien contre Assad et ses alliés est effacé de nos mémoires. L’objectif de cet article était d’en rappeler l’existence, et de vous alerter sur ce black-out médiatique alors que nous n’avons jamais eu autant de moyens d’accéder à l’information.

 

Maxime Chaix 

 

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