Guerre des prix du pétrole : MBS, l’« idiot utile » de Poutine ?

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Comme nous vous l’avions annoncé dès le 9 mars dernier, l’industrie du pétrole de schiste aux États-Unis allait être durement frappée par la guerre des prix de l’or noir, dans un contexte d’effondrement de la demande mondiale. Or, il s’avère que la première grande entreprise de ce secteur vient de faire faillite aux États-Unis. Selon différents experts, et d’après nos propres sources, cette industrie est menacée par une avalanche de banqueroutes. En d’autres termes, la guerre des prix lancée par Mohammed ben Salmane frappe directement les firmes énergétiques américaines, qui ont besoin d’un baril à 60 dollars pour survivre. Face à cette folle décision de MBS, nous allons expliquer pourquoi la Russie est la mieux à même de surmonter, voire de bénéficier de cette guerre des prix. 

 

La vague de faillites pétrolières américaines a démarré… à cause de MBS

 

Pour cette année 2020, l’Histoire retiendra que l’Arabie saoudite a mis en péril son alliance avec les États-Unis, au vu de la déstabilisation du secteur pétrolier américain suite à la guerre des prix lancée par Mohammed ben Salmane le 8 mars dernier. Trois semaines plus tard, CNN nous explique que « le premier domino de l’industrie pétrolière [américaine] est tombé. Whiting Petroleum, qui était autrefois une étoile montante de l’industrie du schiste, a déposé mercredi une demande de protection en vertu du chapitre 11 [de la loi sur les faillites]. Ce foreur a survécu pendant des années à 50 dollars le baril de pétrole. Mais l’effondrement récent à 20 dollars s’est révélé insupportable, déclenchant la première grande faillite pétrolière de la crise actuelle. » En clair, comme l’ont dénoncé des parlementaires américains, la guerre du pétrole de MBS fragilise dangereusement cette industrie, et met en péril une relation déjà nettement dégradée entre l’Arabie saoudite et les États-Unis. 

 

Toujours selon CNN, « Whiting (WLL) ne sera sûrement pas le dernier [domino]. La pandémie de coronavirus a écrasé l’industrie pétrolière, déclenchant une baisse rapide et sans précédent de la demande d’essence, de carburéacteur et de diesel. Cette douleur a été amplifiée par une violente guerre des prix entre l’Arabie saoudite et la Russie, une montagne de dettes sur les bilans des sociétés pétrolières, et la fermeture du marché des obligations spéculatives [qui finance le schiste aux États-Unis]. Ces facteurs vont sûrement déclencher un pic de faillites dans le secteur pétrolier américain au cours des prochains mois. Et contrairement au crash de 2014-2016, certaines de ces sociétés pourraient ne pas survivre. “Il y aura une vague de dépôts de bilan cette année”, selon Spencer Cutter, analyste de crédit chez Bloomberg Intelligence. »

 

Pendant une dizaine d’années, cette industrie bénéficia d’un accès peu couteux au crédit, permettant aux États-Unis de devenir le principal producteur mondial de pétrole. Or, le marché des obligations à haut risque qui a financé ce boom du secteur du schiste a été suspendu depuis février. Ce processus aggrave la situation financière de ces firmes énergétiques en manque de liquidités, et donc le risque de défauts de paiement. Nul doute que cet enchaînement de faillites ne serait pas profitable à un Donald Trump déjà fragilisé en période électorale, du fait de sa gestion calamiteuse de la crise du Covid-19. Le 2 avril dernier, il annonça qu’il avait obtenu de la part de Moscou et de Riyad qu’ils baissent leur production pétrolière. Il en résulta une hausse des marchés de l’or noir, qui retombèrent dès qu’ils prirent conscience qu’il s’agissait d’une énième fanfaronnade du Président américain. Alors que l’OPEP+ va se réunir demain, l’absence d’accord pourrait considérablement durcir la position américaine, sachant que Washington dispose d’une véritable « arme fatale » contre l’Arabie saoudite et l’OPEP. 

 

Pourquoi MBS est l’« idiot utile » de Poutine  

 

Le 1er avril dernier, un expert du Financial Times décrivit cette guerre du pétrole comme un « coup de maître de l’Arabie saoudite et de la Russie ». Basant son analyse sur la théorie des jeux, il estimait que ces deux pays auraient contraint Washington à accepter leurs conditions, et à chercher un accord avec l’OPEP+. Au contraire, nous serions plutôt de l’avis de Simon Watkins, qui estime que, « quelle que soit l’issue de la guerre des prix du pétrole, la Russie gagne » – tout en décrivant le prince héritier saoudien comme l’« idiot utile » de Poutine. Selon nous, ce casus belli pétrolier de MBS résulte de sa mégalomanie. D’ailleurs, l’expert de la Fondation pour la Recherche Stratégique Nicolas Mazzucchi confirma à l’auteur de ces lignes « qu’une partie de l’explication peut être là. J’irai plus loin, je pense qu’il y a une forme d’hubris suite à la “victoire” de MBS sur les autres pays de l’OPEP en 2014-2015, et un sentiment de domination telle sur les autres producteurs de pétrole qu’il a joué la même partition contre la Russie. » Or, contrairement à Washington, cette dernière est la mieux à même de tirer son épingle du jeu dans cette guerre des prix.

 

Toujours selon Simon Watkins, « en termes purement économiques, la Russie a un prix d’équilibre budgétaire de 40 dollars le baril de Brent cette année, tandis que celui de l’Arabie saoudite est de 84 dollars. La Russie peut produire plus de 11 millions de barils par jour de pétrole sans effort majeur ; depuis 1973 jusqu’à aujourd’hui, la moyenne saoudienne de 1973 est légèrement supérieure à 8 millions de barils. Le principal producteur de pétrole russe, Rosneft, a supplié le Président Poutine de lui permettre de produire et de vendre plus de pétrole depuis que l’accord OPEP+ a été noué pour la première fois en décembre 2016 ; Aramco, le principal producteur de pétrole saoudien, subit une destruction de valeur dans un tel scénario. Et ce problème touche quiconque a fait confiance à MBS pour acheter des actions lors de la récente introduction en bourse d’Aramco. En termes de budget et de réserves d’actifs étrangers, la Russie peut faire face à des prix du pétrole aussi bas que 25 dollars le baril pendant 10 ans ; l’Arabie saoudite peut gérer une telle situation pendant 2 ans, au maximum. » 

 

Outre cet aspect économique, la guerre des prix lancée par MBS fragilise considérablement la relation entre les États-Unis et la Russie. Comme l’a observé le spécialiste Daniel Depetris, « pendant la guerre froide, la relation américano-saoudienne pouvait à juste titre être considéré comme cruciale. Une éventuelle domination soviétique sur les ressources énergétiques du golfe Persique aurait donné à Moscou une carte irréfutable à jouer contre Washington. Une coopération pragmatique avec Riyad a permis d’éviter ce scénario du pire, et a fait des États-Unis un partenaire clé dans une région riche en énergie qui était alors d’une importance stratégique. » Depuis, il est évident que cette situation a changé, et cette guerre du pétrole montre surtout que l’Arabie saoudite considère davantage les États-Unis comme un rival énergétique qu’un allié et un protecteur. Il semblerait donc le pacte de Quincy soit de moins en moins solide, ce qui est dans l’intérêt de la Russie.  

 

Toujours selon Daniel Depetris, « au cours de la dernière décennie, les relations bilatérales envisagées pour la première fois par le Président américain Franklin Roosevelt et le roi saoudien Abdelaziz à bord [du] navire de guerre américain [Quincy] en février 1945 ont changé à plus d’un titre. Alors que l’Arabie saoudite est peut-être toujours le premier exportateur étranger de pétrole brut au monde, les États-Unis ne dépendent plus de Riyad en tant que fournisseur comme autrefois. Grâce à la combinaison de carburants alternatifs, des technologies émergentes dans le secteur de l’énergie, et de l’augmentation exponentielle de la production de pétrole américaine grâce à la fracturation hydraulique, le principal levier de l’Arabie saoudite sur Washington a pris un coup sévère. En 2001, les États-Unis ont importé en moyenne 2,66 millions de barils par jour de brut saoudien. En 2018, ce nombre est tombé à 1,47 million de barils par jour, soit une réduction de 44%. Selon les chiffres de l’U.S. Energy Information Administration, l’Arabie saoudite ne représente plus que 6% du total des importations de brut de Washington. » En clair, nous assistons à la fin de la dépendance pétrolière stratégique de Washington vis-à-vis de Riyad.

 

Par conséquent, en l’absence d’un accord entre l’Arabie saoudite et la Russie lors de la prochaine réunion de l’OPEP+, nous tablons sur la possibilité que l’administration Trump brandisse à nouveau la menace du projet de loi NOPEC – comme nous l’avons déjà expliqué dans nos colonnes. À terme, un coup d’État orchestré par les services américains contre le turbulent MBS est plus une probabilité qu’une obsession paranoïaque de ce dernier. En clair, malgré des négociations en vue d’une éventuelle alliance, l’Arabie saoudite et les États-Unis sont davantage des rivaux énergétiques que des alliés. Il nous semble important de comprendre cette nouvelle réalité. 

 

Maxime Chaix

 

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