Les vraies raisons du cessez-le-feu de la coalition saoudo-émiratie au Yémen

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Enlisée au Yémen, l’Arabie saoudite vient de déclarer un cessez-le-feu unilatéral dans ce pays, officiellement de crainte qu’il soit touché par le SARS-CoV-2. Or, depuis cinq ans, son offensive a directement encouragé l’essor du choléra et d’autres maladies infectieuses – ce qui a massivement affecté la population locale, et en particulier les enfants. Ainsi, comme nous allons le constater, un certain nombre d’experts ne cachent pas leur scepticisme face à cette soudaine préoccupation de la coalition saoudo-émiratie pour le bien-être d’un peuple qu’elle assiège, assoiffe et affame depuis 2015 – avec le discret soutien des puissances occidentales. Décryptage des vraies raisons de ce cessez-le-feu.   

 

Aujourd’hui, l’Arabie saoudite a annoncé un cessez-le-feu unilatéral de la coalition qu’elle dirigent au Yémen depuis 5 ans. D’une durée de 15 jours, cette initiative vise officiellement à « créer un climat plus propice à apaiser les tensions », à promouvoir « un règlement politique durable », et à « concentrer [leurs] efforts sur la protection de la santé et de la sécurité de [leurs] frères yéménites ». Le problème est que, depuis mars 2015, l’Arabie saoudite et les Émirats ont dirigé une coalition qui a imposé au Yémen un blocus maritime, terrestre et aérien aux conséquences humanitaires catastrophiques. Comme nous l’avons déjà documenté, la France, les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël ont discrètement soutenu cette politique, notamment pour contrer l’influence iranienne dans ce pays. Certes, les rebelles houthis soutenus par l’Iran sont loin d’être irréprochables, comme leur offensive récente au nord du Yémen le démontre. En effet, dans un contexte de pandémie mondiale, cette attaque a forcé des dizaines de milliers de civils à fuir leurs habitations au pire des moments. 

 

Néanmoins, il est compréhensible que les Houthis rejettent ce cessez-le-feu. En effet, ils réclament la levée de ce blocus saoudo-émirati, qui a largement contribué à la crise humanitaire actuelle – en plus des bombardements saoudiens sur des infrastructures civiles, qui ont imposé une véritable stratégie de la faim. Comme l’a remarqué le Courrier International, les Houthis « exigent non seulement un arrêt des combats, mais aussi la fin du blocus maritime et aérien, la réouverture des routes et surtout un processus politique qui reconnaisse l’unité et l’entière souveraineté du pays. Ces conditions paraissent, en l’état actuel de la situation, quelque peu déconnectées de la réalité. » Ce qui semble encore plus irréaliste est de croire que les Houthis cesseront les combats alors que leur pays est encore assiégé.

 

Selon la spécialiste Annelle Sheline, la coalition saoudo-émiratie pourrait avoir des objectifs bien plus cyniques derrière cet improbable cessez-le-feu. Comme elle l’a écrit « l’Arabie saoudite sait que les Houthis briseront probablement le cessez-le-feu. Les Saoudiens pourront alors les présenter comme les responsables de la crise au Yémen. (…) Même avec un cessez-le-feu de l’Arabie saoudite, les parties internes au conflit restent engagées dans les hostilités : le Conseil de transition du Sud, les Houthis, les forces fidèles au gouvernement du Président Hadi continueront probablement de se battre. » Ce point de vue est intéressant mais, selon nous, cette crise du Covid-19 constitue davantage un prétexte qui permettrait à l’Arabie saoudite d’essayer de sortir de ce conflit où elle s’est enlisée

 

D’après l’une de nos sources bien informées, qui a requis l’anonymat, « l’Arabie saoudite ne peut gagner cette guerre au Yémen. Contrairement aux Émiratis, qui ont su tirer leur épingle du jeu, les Saoudiens sont embourbés dans une stratégie du chaos qui n’a fait que renforcer la détermination de leurs ennemis houthis depuis cinq ans. Vu le manque total de prise en compte des souffrances majeures qu’ils ont infligées aux civils yéménites, il est peu probable que les Saoud se préoccupent soudainement de leur bien-être face à ce risque pandémique. À toute fin utile, rappelons que leur offensive a multiplié les cas de choléra et de diphtérie dans ce pays. Des millions de Yéménites en ont fait les frais. Au final, ce désastre humanitaire a frappé plus de 20 millions de personnes. Le Covid-19 offre un prétexte idéal aux Saoudiens pour amorcer une désescalade, voire un retrait progressif de ce conflit. »

 

En mars dernier, Oxfam écrivait que « les conditions de vie – des camps de fortunes, des déplacements à répétition –, et le manque criant d’accès à l’eau potable sont des terrains plus que propices à la propagation du choléra. Depuis le début de la guerre au Yémen, il y a 5 ans, ce sont en moyenne 50 nouveaux cas de choléra qui ont été enregistré par heure. L’OMS a recensé plus de 2,7 millions de cas suspects depuis 2017. Le pays souffre par ailleurs d’un manque criant d’infrastructures, d’équipements, de médicaments et de personnel pour faire face à la situation. Aujourd’hui, seul 50% des centres de santé fonctionnent encore. Tous font face à des pénuries de tout. La saison des pluies est attendue fin avril au Yémen. Une saison qui accroît l’insalubrité et les risques de propagation du choléra. Oxfam considère que l’année 2020 pourrait être marquée par 1 million de cas supplémentaires, au regard de la situation. »

 

En clair, depuis 2017, les cas de choléra se sont multipliés de manière exponentielle, et ont touché près de 3 millions de personnes – suscitant des centaines de milliers de diarrhées aqueuses aiguës. À partir de cette même année 2017, la diphtérie commença également à frapper les Yéménites. En janvier 2010, Save the Children craignait l’émergence d’une épidémie de dengue. En novembre 2018, cette ONG estimait qu’environ 85 000 enfants étaient morts de faim ou de maladie à cause de ce conflit. Après cinq années de cette désastreuse offensive de la coalition saoudo-émiratie, il est donc difficile de croire que Riyad se préoccupe soudainement du sort des Yéménites. 

 

Comme notre confrère Armin Arefi l’a souligné, « la situation est d’autant plus complexe pour l’Arabie saoudite qu’elle se retrouve désormais seule depuis l’annonce par les Émirats Arabes Unis, partenaire essentiel de la coalition, de leur retrait du pays en juillet dernier. “Depuis ce départ, les Saoudiens cherchent un moyen de partir”, confie l’ex-ambassadeur Gilles Gauthier. “La crise du coronavirus leur donne une bonne occasion pour le faire.” Déjà frappé par la pandémie, le royaume [des] Saoud doit également faire face à la chute brutale des cours du pétrole qu’il a lui-même provoquée contre la Russie, et qui pénalise ses recettes budgétaires. » Loin d’être en position de force, l’Arabie saoudite cherche manifestement à se retirer du Yémen, face à l’impossibilité de vaincre militairement les Houthis. Le scepticisme de nombreux experts vis-à-vis du motif de ce cessez-le-feu nous semble donc justifié.

 

Maxime Chaix

 

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