Guerre financière globale : sauver l’économie réelle, laisser les fonds spéculatifs s’écrouler

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Récemment, le Guardian a expliqué comment les fonds spéculatifs s’enrichissaient massivement grâce à la crise financière déclenchée par la pandémie de coronavirus. L’une des raisons de ce phénomène est la garantie que la Réserve Fédérale américaine continuera de financer sans limite ces activités spéculatives. Il en résulte une déconnexion totale des marchés financiers vis-à-vis de la situation catastrophique de l’économie réelle, comme le récent rebond boursier l’illustre de manière flagrante. Dans une interview sur CNBC, le célèbre transfuge de Facebook et capital-risqueur Chamath Palihapitiya a défendu la nécessité de laisser ces fonds spéculatifs s’écrouler, tout en exhortant nos décideurs à soutenir activement l’économie réelle. Nous allons voir pourquoi il est difficile de lui donner tort, dans un contexte de guerre financière globale amorcée depuis les années Thatcher/Reagan. 

 

2,4 milliards de livres sterling, soit 2,6 milliards de dollars. C’est la somme colossale qu’a empoché le fond spéculatif londonien Ruffer Investment grâce à ses paris sur les mouvements de marchés, alors que l’économie réelle s’effondre et que le système hospitalier britannique est totalement débordé face à cette crise sanitaire. Suite à cette annonce, « Frances O’Grady, la secrétaire générale de la centrale syndicale TUC, lança une attaque cinglante contre les gestionnaires de fonds spéculatifs. (…) Crispin Odey, un partisan du Brexit qui avait engrangé des millions en pariant contre la livre sterling avant le référendum sur l’UE, a annoncé que sa firme avait réalisé son plus gros gain mensuel depuis la crise financière », soit 115 millions de livres grâce au trading de haute fréquence et aux ventes à découvert.

 

Comme Frances O’Grady l’a déclaré au Guardian, « “le fait que les gestionnaires de fonds spéculatifs accumulent des milliards, tandis que les soignants qui mettent leur vie en jeu peuvent à peine s’en sortir est un signe que notre économie est totalement dysfonctionnelle. Une fois que cette crise [sanitaire] sera surmontée, nous devrons reconstruire une économie plus équitable. Les super-riches devront être contraints de payer leur juste part, et les travailleurs ordinaires devraient obtenir le respect et le salaire qu’ils méritent. » Objectivement, lorsque l’on sait à quel point ces fonds spéculatifs sont déconnectés de l’économie réelle, comment lui donner tort ?

 

En effet, comme l’a observé le journaliste Guy Mettan, « l’ampleur prise par les transactions électroniques est devenue vertigineuse, et sans lien avec les besoins de la production de biens et de services. En 2017, pour un PNB mondial de l’ordre de 81 000 milliards de dollars, la dette globale atteignait 233 000 milliards (3 fois le PNB) et les produits dérivés 750 000 milliards (presque 10 fois le PNB mondial) ! La plus grande opacité règne à la fois sur les montants et le nombre de ces transactions, favorisées par le trading à haute fréquence et autres outils technologiques. Quant aux opérations sur les produits dérivés, mystère et boule de gomme ! » C’est précisément dans cet univers opaque de la finance-casino digitalisée que les fonds spéculatifs peuvent engranger des milliards de dollars alors que l’économie réelle s’écroule. Or, il s’avère que cet écosystème prédateur – qui privatise les gains mais compte sur les contribuables pour être renfloué à chaque effondrement boursier –, obéit à une véritable logique de guerre économique globale.

 

Comme l’a souligné le commissaire Jean-François Gayraud, « depuis la mise en œuvre des politiques de dérégulation, d’abord aux États-Unis puis en Europe, la finance est devenue un phénomène de pouvoir, avec de véritables puissances, en partie autonomes et poursuivant des objectifs propres. La dérégulation a sorti le génie de la lampe : depuis, la haute finance s’est émancipée au détriment des États et des peuples. De là, le concept de guerre ne relève pas de la métaphore facile mais d’une claire prise en compte des véritables enjeux imposés par la domination inédite de la finance depuis les années 1980. Comprenons bien ce qui se joue : des puissances financières développent des formes d’hostilité en direction des États et des peuples ; telle est la signification exacte du concept de guerre [, qui] a toujours revêtu dans l’Histoire des formes diverses : certes militaires, mais aussi politiques, culturelles, économiques, et finalement financières. Par ailleurs, cette hostilité est en partie criminelle quand on prend en compte deux dimensions. D’abord, les fraudes gigantesques, souvent systématiques et parfois à effet systémique, dont la finance se rend coupable. Ensuite les conséquences destructrices [de ces actions] sur les populations. » C’est précisément ce système prédateur et déconnecté des besoins de l’économie réelle que l’administration Trump et la Fed souhaitent sauvegarder par tous les moyens. Ces annonces expliquent en bonne partie l’indécent rebond boursier de ces derniers jours, tandis que le commerce international et l’économie mondiale sont en chute libre. 

 

Conscient de ce processus, le transfuge de Facebook et capital-risqueur Chamath Palihapitiya a récemment déclaré que les autorités devaient laisser les fonds spéculatifs « sombrer ». Comme l’a rapporté CNBC, « Chamath Palihapitiya, fondateur et PDG de la firme d’investissement Social Capital, a déclaré jeudi que les États-Unis ne devraient pas renflouer les milliardaires et les fonds spéculatifs pendant la pandémie de coronavirus. “Aujourd’hui, les citoyens ordinaires sont en train de sombrer. À l’heure actuelle, les riches PDG [de fonds spéculatifs] ne sont pas affectés, ni les conseils d’administration qui ont une gouvernance exécrable. Les gens ordinaires le sont”, a déclaré Palihapitiya, l’un des premiers dirigeants de Facebook. (…) “Ce que nous avons fait, c’est de soutenir de manière disproportionnée les PDG et les conseils d’administration peu performants, alors que nous devrions les laisser couler. »

 

En d’autres termes, ce milliardaire et investisseur chevronné considère que l’impératif de sauver les entreprises cotées en bourse se base sur « “un mensonge de Wall Street. Lorsqu’une société fait faillite, elle ne licencie pas ses employés, elle est restructurée”, selon Palihapitiya. “Dans ce cas, les gens qui ont leurs caisses de retraite dans ces firmes, les employés de ces entreprises, finissent par détenir davantage de parts dans ces sociétés. Ceux qui en sont exclus sont les spéculateurs qui détiennent les tranches de dette non garanties, ou ceux qui possèdent les capitaux propres. Et d’ailleurs, ce sont les règles du jeu ! [Les spéculateurs] prétendent être les investisseurs les plus brillants au monde. Ils méritent de sombrer. » À en juger par les mouvements boursiers délirants de ces derniers jours, qui permettent aux fonds spéculatifs d’engendrer des milliards alors que l’économie réelle s’écroule, comment lui donner tort ? 

 

Certains experts von plus loin, et proposent une fermeture temporaire des bourses mondiales. Comme l’a rapporté La Dépêche en mars dernier, « si l’idée ne séduit pas le patron de l’autorité américaine des marchés financiers Jay Clayton, les politiques pourraient bien débrancher la Bourse. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, vient ainsi d’annoncer l’interdiction des ventes à découvert par l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) sur 92 valeurs dont Axa, Air France KLM, Eiffage, Société Générale, Safran… mais pas Airbus, pourtant fortement attaqué ces derniers jours. Cette mesure joue son rôle, mais à la marge par rapport aux chocs qu’accumule le marché actions. “Bien sûr qu’il faut fermer la bourse ! Nous aurions dû le faire il y a déjà longtemps”, tempête l’économiste Marc Touati. “On a mis l’économie en quarantaine, il faut aussi mettre la bourse en quarantaine car nous entrons dans une phase de destruction pure et simple”, prévient le président fondateur du cabinet ACDEFI. (…) Pour lui, les niveaux de valorisation des actions n’ont “plus rien à voir avec la réalité économique des entreprises”. D’autant que ces baisses brutales obligent les banques centrales à injecter des milliards de liquidités tous les jours. “Il vaut mieux garder nos milliards pour relancer l’économie une fois la crise passée. »

 

Hélas, cet appel a la fermeture temporaire des marchés financiers n’a pas été entendue, et Wall Street est passée en « bull market », enregistrant sa plus forte hausse depuis 1974 alors que l’économie réelle est en lambeaux. Parmi les bénéficiaires de cette frénésie boursière irrationnelle, l’on peut identifier des fonds spéculatifs qui générèrent des milliards de dollars de gains, tandis que les systèmes hospitaliers des États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne peinent à affronter cette crise sanitaire sans précédent. Il nous faudra le comprendre tôt ou tard : les fonds spéculatifs sont véritablement dans une logique de guerre contre le bien commun, et ce en faveur de leurs intérêts privés. Comme l’avait souligné Jean-François Gayraud en 2016, « la mobilité est l’une des grandes tactiques de l’art militaire. Or la guerre financière, ainsi que je le démontre dans mon livre, s’appuie sur une quadruple migration : des capitaux, des élites, des dettes et des responsabilités. Ces phénomènes migratoires sont une clef d’explication importante pour comprendre la puissance des institutions financières qui mènent de véritables “guerres de mouvement”. » Un tel constat permettrait à nos dirigeants de se rappeler qu’ils tirent leur légitimité dans la satisfaction de l’intérêt général, et non des spéculateurs qui s’enrichissent massivement alors que l’économie mondiale s’écroule. 

 

Maxime Chaix

 

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