Économie mondiale : les données et prévisions apocalyptiques de la Brookings Institution

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Créé en 2010 par la Brookings Institution, le Tracking Indexes for the Global Economic Recovery (TIGER) est un outil qui permet de comparer les indicateurs de l’activité réelle, des marchés financiers et de la confiance des investisseurs dans l’économie. Publiés il y a quelques heures, ses derniers chiffres sont apocalyptiques, en particulier ceux qui concernent les États-Unis, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Or, depuis l’annonce de mesures de relance monétaire « sans limite » par la Fed le 23 mars dernier, les marchés européens et américains ont connu d’importantes hausses, malgré le déclin vertigineux de notre économie réelle. Comme nous l’indiquent les chiffres et les prévisions de la Brookings, le retour à la réalité pourrait être brutal pour tout le monde. Décryptage. 

 

Pour ces fêtes de pâques en confinement, la Brookings Institution et ses partenaires du Financial Times nous ont offert de bien mauvaises nouvelles. Comme ils l’ont souligné d’emblée en annonçant les dernières statistiques de leur indice TIGER, « l‘économie mondiale est confrontée à son défi le plus grave depuis l’Après-guerre. L’activité économique, les marchés financiers et la confiance du secteur privé s’effondrent. La dernière mise à jour de l’indice Brookings-Financial Times TIGER (Tracking Indexes for the Global Economic Recovery), basée sur les plus récentes données disponibles et sur des estimations en temps réel, montre la profondeur de cet effondrement et suggère que bien pire est à venir. » 

 

Tout en soulignant l’importance de la réponse des décideurs mondiaux dans la limitation de l’ampleur de cette crise, les auteurs de cette étude précisent que, « dans tous les cas, la conjonction entre une crise de santé publique et une crise économique rend moins probable une reprise rapide. La demande a été ravagée, les chaînes d’approvisionnement manufacturières sont fortement perturbées et une crise financière se déroule simultanément. Contrairement à la crise de 2008-2009, qui fut déclenchée par des pénuries de liquidités sur les marchés financiers, la crise en cours implique des problèmes de solvabilité plus fondamentaux pour de nombreuses entreprises et industries au-delà de la finance. » C’est d’ailleurs pourquoi nous avions souligné, dès le 21 mars, que les politiques de relance budgétaire et monétaire seront inefficaces en l’absence d’un déconfinement global, puisque des pans entiers de l’économie mondiale sont à l’arrêt. Or, les marchés financiers flambent à cause de ces plans de relance, qui ont sauvé la fortune des plus riches au détriment d’une future reprise et de la stabilité même de nos sociétés, comme vient de le souligner Bloomberg.com.

 

Sachant que l’indice TIGER permet de mesurer les perspectives de relance, les chercheurs qui travaillent sur cet outil ont identifié d’autres éléments qui nous montrent que la situation économique globale est plus grave que celle de 2008-2009. Selon eux, « une autre différence clé [vis-à-vis de la crise des subprimes] est la nature mondiale de ce choc. Pendant et immédiatement après la crise financière mondiale, quelques marchés émergents comme la Chine et l’Inde ont continué d’enregistrer une croissance élevée, entraînant l’économie mondiale. Cette fois, aucune économie n’est à l’abri, éliminant la possibilité d’une reprise tirée par les exportations pour n’importe quel pays. L’effondrement économique a accru les risques déflationnistes et financiers dans les économies avancées. Les exportateurs de produits de base ont également été durement touchés, les prix des produits de base ayant chuté à mesure que la demande s’évapore et les prix du pétrole plongeant encore plus alors que l’Arabie saoudite et la Russie inondent le marché. » Dans un tel contexte, l’on peut au moins saluer le nouvel accord de l’OPEP+, bien que les réductions historiques de production pétrolière qui viennent d’être décidées ne suffisent pas, pour l’heure, à rassurer les marchés. 

 

Cette frilosité boursière est compréhensible car, toujours selon les chercheurs de la Brookings Institution, « l’économie américaine est pratiquement au point mort, une grande partie du secteur des services étant arrêtée, l’activité industrielle étant perturbée et un marché du travail en surchauffe laissant place, en l’espace de quelques semaines, à une flambée dramatique du chômage. Les États-Unis ont répondu par une extraordinaire série de mesures de relance budgétaire et monétaire, qui aideront à atténuer les retombées immédiates de la crise. Néanmoins, pour atténuer les dommages à plus long terme résultant de cet arrêt économique soudain, de nouvelles mesures de relance ciblées sont nécessaires, en particulier pour protéger les ménages et les petites entreprises économiquement vulnérables. »

 

De nôtre côté, nous estimons que ces mesures de relance budgétaire et monétaire annoncées par la Fed et l’administration Trump ont surtout favorisé une flambée boursière indécente au regard de l’état catastrophique de l’économie réelle. Comme l’a anticipé notre consœur Myret Zaki, il est peu probable que le système boursier global soit réformé à l’issue de la crise actuelle, sachant que « la logique de soutien illimité des banques centrales aux marchés financiers, sans commune mesure avec le reste de l’économie, fait encore gagner trop d’argent aux acteurs du secteur, tout en prétendant que de telles politiques ne représentent nul coût pour la collectivité. La finance se portant bien, il n’y donc pas d’incitation forte chez ses protagonistes à se remettre en question ou à souhaiter que la prévention des crises collectives de type pandémies coûte plus cher ou requière un changement de modèle. »

 

Toujours selon la Brookings Institution, « l’Europe et le Japon, qui étaient confrontés à des tensions économiques avant même la pandémie, devraient subir une baisse substantielle de la production et une augmentation du chômage. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni font face à des récessions historiques alors que tous les indicateurs d’activité et de commerce s’effondrent. Dans certains de ces pays, des filets de sécurité sociale plus solides que ceux des États-Unis atténueront l’impact de la crise sur les plus vulnérables économiquement. Mais le chemin du rétablissement sera long et difficile. » En dehors de l’Europe, la Chine semble redémarrer mais de façon limitée, sachant que la demande extérieure est en déclin et que ce pays n’est pas à l’abri d’une seconde vague. L’Inde, qui était déjà en difficulté économique avant la pandémie, est paralysée et doit affronter une crise économique et sanitaire majeure. Au Brésil, la réponse au coronavirus a été restreinte, mais la perspective d’une généralisation du confinement est reflétée par la chute de la monnaie et des marchés locaux.

 

Au niveau des autres pays émergents, « beaucoup d’entre eux ont des systèmes de santé décrépits, des centres de population urbaine congestionnés et des niveaux élevés de pauvreté – laissant peu de marge de manœuvre entre le contrôle de la pandémie et le glissement vers une catastrophe économique. Pour aggraver les choses, certaines de ces économies doivent également faire face à des arrêts soudains des entrées de capitaux, à la dépréciation des devises et au manque de demande extérieure pour leurs exportations. D’autres font face à un endettement formidable, qui ne fait que compliquer leur financement. »

 

En clair, outre une pandémie pour laquelle il n’existe ni vaccin, ni traitement, la population mondiale et leurs dirigeants affrontent un cataclysme économique dont nul ne connaît l’ampleur réelle. Actuellement, le FMI prévoit que 170 de ses 189 pays membres devront subir une baisse de la production par habitant de la production par habitant en 2020, précisant que « les sombres perspectives s’appliquent aussi bien aux économies avancées qu’aux pays en développement. Cette crise ne connaît pas de frontières. Tout le monde en souffre ». Ironiquement, ce même FMI prévoyait il y a trois mois une augmentation de la prospérité dans 160 pays. Manifestement, vu le manque d’anticipation de l’immense majorité des gouvernements et institutions face à cette pandémie, le coronavirus est l’incarnation parfaite du « cygne noir ». 

 

À raison, les experts de la Brookings estiment que, face à de tels défis, le manque de coopération internationale est un réel problème. Après avoir dressé un tableau certes sombres, mais basé sur des données concrètes, ils proposent tout de même des solutions : « Les outils de politique monétaire conventionnels et non conventionnels étant déjà à bout de souffle, la politique budgétaire devra faire plus d’efforts. Des mesures fiscales bien ciblées peuvent atténuer le coup porté aux consommateurs et aux entreprises, en particulier aux petites et moyennes entreprises qui ont tendance à disposer de tampons minimaux, contribuant ainsi à soutenir l’emploi et la demande. En ces temps désespérés, cette option devrait être exercée par les gouvernements qui font face à de faibles coûts d’emprunt, même s’ils ont déjà des niveaux élevés de dette publique ».

 

Cette dernière solution, nous l’avions déjà préconisée, mais en défendant la micro-taxe théorisée par Marc Chesney, et ce dans le but de financer ces politiques budgétaires sans porter préjudice à quiconque. Au regard de cette crise sans précédent, espérons que nos élites puissent le comprendre, et donc éviter le cycle mortifère des politiques d’austérité – récemment comparées à des « outils de torture » par le ministre des Affaires étrangères allemand. Dans le cas contraire, des révoltes populaires massives pourraient suivre la potentielle dépression économique que cette pandémie est en train de générer à l’échelle mondiale.

 

Maxime Chaix 

 

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