Une menace mondiale ignorée : la prolifération incontrôlable des guerres de l’ombre

Shares

La pandémie de Covid-19 ne dissuade pas la Turquie et les Émirats Arabes Unis de poursuivre leurs propres guerres de l’ombre, comme on peut l’observer en Libye. Dans un récent article sur ce conflit qui oppose Abou Dhabi et Ankara, un expert s’inquiète de la prolifération des guerres par procuration entre les puissances émergentes, qui ont recours à des frappes de drones non revendiquées, à des milliers de mercenaires et à de vastes campagnes de désinformation. Il dénonce donc un « nouveau désordre mondial », tout en reconnaissant le rôle clé des États-Unis dans la banalisation des assassinats ciblés et des opérations de déstabilisation ou de changement de régime depuis la guerre froide. Décryptage d’une nouvelle menace ignorée. 

 

Dans un intéressant article, l’expert allemand Wolfram Lacher analyse en profondeur la guerre par procuration que se livrent la Turquie et les Émirats Arabes Unis pour contrôler la Libye, et ce malgré la pandémie actuelle. D’après ce chercheur, « les gouvernements occidentaux ont observé la bataille de Tripoli (…) avec désintérêt, alors même qu’elle a attiré un nombre croissant de puissances étrangères. Or, ce conflit nous en apprend davantage sur le futur ordre international – ou plutôt sur le [nouveau] désordre mondial –, que de nombreux observateurs ne l’imaginent. Actuellement, les développements de la guerre en Libye reflètent non seulement l’érosion de l’ordre international imposé par les États-Unis, mais ils contribuent directement à sa disparition. » Cet argument suscite une première observation. 

 

En effet, ce chercheur ne fait pas mystère de son inquiétude quant au déclin ostensible de la Pax Americana. Or, il ne mentionne pas explicitement le fait que la multiplication des conflits encouragés, déclenchés ou aggravés par les États-Unis depuis l’Après-guerre – et en particulier depuis le 11-Septembre – sont la cause première de ce « nouveau désordre mondial » qu’il déplore. C’est du moins la thèse de l’essayiste et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott, dont le livre La Route vers le nouveau désordre mondial fut plébiscité en 2011 par le général Bernard Norlain, qui dirigeait alors la Revue Défense Nationale. Comme il l’avait résumé, « cet ouvrage critique le projet américain de domination mondiale, s’appuyant sur une machine de guerre hors de contrôle et dont la recherche d’ordre et de sécurité produit un désordre et une insécurité accrus. Il s’agit de comprendre comment nous sommes arrivés au désastre du nouveau désordre mondial. » En clair, Wolfram Lacher déplore une dislocation de la Pax Americana sans rappeler clairement le rôle central de Washington et de ses alliés dans ce processus – d’autant plus qu’il commente les effets d’une guerre en Libye lancée en 2011 par les puissances de l’OTAN. 

 

Or, son article est intéressant car illustre à quel point l’interventionnisme des puissances émergentes telles que la Turquie ou les Émirats Arabes Unis pose problème. Selon Lacher, « trois aspects mettent en évidence le nouveau désordre mondial. Les drones armés incarnent une tendance à l’action militaire qui minimise les risques et les coûts pour les puissances intervenantes, les encourageant ainsi à s’impliquer dans des conflits où aucun intérêt vital n’est en jeu. Avec des instruments indépendants tels que des drones et des mercenaires, les États belligérants cherchent aussi à maintenir un certain degré de déni plausible. Cependant, la raison principale de ce phénomène est que les grandes puissances tolèrent de plus en plus les dénégations, même douteuses, d’un nombre croissant de belligérants étrangers. Les États autoritaires intervenant en Libye mènent aussi des campagnes de désinformation dont l’ampleur illustre des relations de pouvoir internationales radicalement modifiées. La guerre en Libye révèle des bouleversements sismiques dans l’ordre mondial, qui ont encouragé les ingérences cavalières de grandes et moyennes puissances lointaines – et ce dans l’indifférence de la communauté internationale. »

 

Si ce constat est intéressant, affirmer que les gouvernements occidentaux se désintéressent de la Libye nous semble excessif. Pour citer l’exemple de la France, le maréchal Haftar bénéficie du soutien clandestin de la DGSE depuis novembre 2014 – comme nous l’avions souligné dans notre recension du dernier livre de Jean Guisnel. Comme l’ont récemment rappelé nos confrères de Jeune Afrique, cet appui secret ne fut reconnu « qu’à l’été 2016, quand trois sous-officiers français de la DGSE en “service commandé” trouvèrent la mort dans le crash de leur hélicoptère dans la région de Benghazi. » En juillet dernier, le ministère des Armées dut confirmer à nouveau son soutien discret en faveur du maréchal Haftar. En effet, le New York Times avait révélé que des missiles antichar appartenant à l’armée française avaient été retrouvés dans ses arsenaux. Comme nous l’avait soufflé l’une de nos sources dans les milieux du Renseignement français, « il se passe des trucs bizarres actuellement. Regardez l’article du Times. Pour qui croyez-vous que roulent les Américains ? Malgré les déclarations de Trump en faveur d’Haftar en avril dernier, ils soutiennent le Premier Ministre pro-Frères Musulmans Fayez el-Sarraj ». D’autres puissances, telles que l’Italie et la Grande-Bretagne, appuient ce dernier bien qu’il soit soutenu par le réseau djihadiste d’Abdelhakim Belhadj. Dénoncée par Wolfram Lacher, la prétendue indifférence occidentale pour ce conflit doit donc être nuancée.

 

Pour en revenir à son analyse, il y explique de quelle manière les drones, les mercenaires et la désinformation aident les puissances émergentes à mener leurs guerres de l’ombre en Libye, qui reposent sur leur capacité à démentir leurs actions lorsque c’est opportun. L’un des aspects les plus saisissants de son analyse est son rappel que les Émirats Arabes Unis n’ont jamais admis leur implication en Libye, malgré une abondance de preuve. Il attribue ce phénomène à l’influence politique acquise par Abou Dhabi grâce à ses achats d’armements occidentaux. En clair, tandis que la Turquie a reconnu son implication sur le théâtre de guerre libyen, les Émirats n’ont jamais reconnu un tel engagement. À l’instar de leur rival turc, ils emploient des drones, des mercenaires et des spécialistes de la désinformation. Si de telles méthodes vous semblent familières, c’est bien normal. Elles ont été banalisées par les États-Unis et leurs alliés tout depuis près de 70 ans. 

 

Comme le rappelle Wolfram Lacher, « pendant la guerre froide, le “déni plausible” fut la marque de fabrique des actions clandestines de Washington. En fait, le soutien américain et soviétique en faveur des mercenaires, des insurgés et des milices était largement connu, mais il n’était tout simplement pas admis par les autorités concernées. Le déni plausible a permis aux deux parties d’éviter une confrontation directe, qui risquait de déclencher une guerre nucléaire. Cette logique s’impose à nouveau dans le contexte d’une intensification de la concurrence entre grandes puissances. » Tout en déplorant la multiplication des acteurs ayant recours à la guerre non-conventionnelle en Libye comme en Syrie, Lacher rappelle que « les États-Unis ont été les premiers à utiliser les frappes de drones comme moyen d’éviter de reconnaître leur responsabilité pour leurs assassinats ciblés. Pendant des années, les États-Unis ont rarement admis être à l’origine de ces frappes. Or, en tant que seule puissance possédant des drones de combat, leurs dénégations auraient été invraisemblables. À présent, les Émirats Arabes Unis et la Turquie imitent simplement les vieilles méthodes des États-Unis pour bombarder des cibles de manière anonyme et à l’improviste. » Il ajoute alors que Washington est désormais obligée de revendiquer ses frappes en Libye pour ne pas être accusée de celles des Turcs ou des Émiratis. Dans une parenthèse intéressante, il anticipe le fait que la France pourrait devenir la quatrième puissance mondiale à utiliser des drones de combat dans ce pays. 

 

En clair, les violations permanentes du Droit international par Washington et leurs alliés – comme on a pu le constater au Kosovo, en Irak, en Syrie ou en Libye –, ont incité des puissances émergentes telles que les Émirats Arabes Unis ou la Turquie à mener leurs propres guerres de l’ombre illégales. Or, la campagne de l’OTAN contre le régime de Kadhafi aura marqué un tournant historique. En effet, l’interprétation abusive de la résolution 1973 aura engendré dix ans de paralysie d’un Conseil de Sécurité qui ne se soucie même plus de savoir si ses résolutions sont respectées sur un territoire libyen plongé dans le chaos. Selon Barack Obama, sa pire décision en termes de politique étrangère aura été d’intervenir en Libye. Cette analyse de Wolfram Lacher nous aura permis de mieux comprendre pourquoi. 

 

Maxime Chaix 

 

Shares

Laisser un commentaire

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.