Pandémie : la Chine va-t-elle en sortir renforcée ou affaiblie ?

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À mesure que le confinement global perdure, les esprits s’échauffent au sein des chancelleries et des opinions publiques occidentales, qui exigent de connaître les circonstances précises du départ de cette pandémie. Depuis plusieurs semaines, l’on peut donc observer ce que nos confrères du Temps ont appelé une « guerre des scénarios », la Chine et les États-Unis s’accusant mutuellement d’être à l’origine de ce virus – mais sans avoir pu prouver leurs allégations jusqu’à présent. Quelle que soit la réponse à cette question, l’Empire du Milieu pourrait être affaibli par cette crise, notamment en termes de stabilité intérieure, d’influence globale et de prospérité économique. Nous citerons toutefois des spécialistes qui estiment le contraire, dans un souci d’équilibrer notre analyse et de clarifier des enjeux particulièrement complexes et importants. Décryptage. 

 

Il y a un mois, alors que la pandémie de Covid-19 s’étendait à travers le monde, et que des centaines de millions de personnes étaient contraintes de s’adapter au confinement, deux spécialistes expliquaient dans Foreign Affairs que le « coronovirus pourrait redessiner l’ordre mondial » en faveur de Pékin, mais au détriment de Washington. À l’époque, l’improvisation et les incohérences de l’administration Trump dans sa réponse à cette crise suscitaient une avalanche de critiques, entamant davantage la crédibilité des États-Unis en tant que leader global. Dans cet article de Foreign Affairs, ses deux auteurs rappelèrent qu’« au départ, les ordres mondiaux ont tendance à changer progressivement, puis soudainement. En 1956, une intervention bâclée au canal de Suez mit à nu le déclin de l’influence britannique, et marqua la fin du règne du Royaume-Uni en tant que puissance mondiale. Aujourd’hui, les décideurs américains devraient admettre que si les États-Unis ne se mobilisent pas pour être à la hauteur [du défi actuel], la pandémie de coronavirus pourrait marquer un autre “moment Suez” ». Si l’influence des États-Unis en termes de soft power est évidemment mise à mal – et ce depuis les premier stades de l’administration Trump –, nous estimons que la Chine est encore plus fragilisée que son « meilleur ennemi » américain dans cette crise du Covid-19.

 

Comme nous l’avons rapporté dès le 3 avril, la fuite accidentelle d’un coronavirus naturel depuis un laboratoire de Wuhan n’est pas à exclure. Lorsque nous avions publié cette analyse, nous n’imaginions pas qu’une dizaine de jours plus tard, l’ensemble des médias internationaux relaieraient cette hypothèse. Nous n’avions pas non plus anticipé le fait que Donald Trump et Mike Pompeo la reprendraient à leur compte. Soyons clairs : il s’agit non pas d’un fait, mais bel et bien d’une hypothèse. Or, l’opacité du Parti Communiste Chinois – que nous avons documentée dans une récente enquête –, rend peu probable l’établissement de la vérité. Dans tous les cas, nous estimons que la Chine est en position de faiblesse dans cette guerre de l’information, du moins sur la scène internationale. En effet, que cette hypothèse d’une fuite accidentelle de labo soit établie ou non, le fait que Wuhan est globalement perçue comme l’épicentre de cette épidémie constitue une faiblesse structurelle pour la Chine. 

 

Tandis que Pékin menait une habile diplomatie de la « route de la soie de la santé », un certain nombre de ses partenaires clés sont passés à l’offensive, et l’accusent désormais d’être la première responsable de cette pandémie. Outre les États-Unis et la Grande-Bretagne, qui enquêtent sur cette possibilité de fuite d’un labo, l’Australie et la France ont officiellement dénoncé des zones d’ombres vis-à-vis des origines de ce fléau et de la réponse des autorités chinoises. En parallèle, le rédacteur-en-chef du tabloïd le plus lu en Allemagne a récemment publié une véritable diatribe contre la Chine, son précédent article ayant déclenché une virulente crise diplomatique entre ces deux pays. Ce qui est intéressant dans sa démarche est qu’il ne s’est pas contenté de critiquer l’opacité chinoise vis-à-vis des origines de cette pandémie. En effet, il a également dénoncé la surveillance de masse en Chine, ce qui expliquerait selon lui pourquoi le Parti Communiste aurait besoin de violer autant la propriété intellectuelle chez ses partenaires étrangers. En clair, le torchon brûle entre Pékin et un nombre croissant de puissances mondiales. 

 

Récemment, le Financial Times a révélé que le Sénateur « Roger Roth [avait] reçu un courriel du gouvernement chinois, qui lui demandait de parrainer une proposition de loi à l’Assemblée législative de l’État du Wisconsin louant la réponse de la Chine au coronavirus. » Provenant du consul général chinois à Chicago, cette demande fut d’abord interprétée par le Sénateur Roth comme un potentiel canular. Le journaliste qui relaya cette ingérence estime que, pour Pékin, elle constitue « une nouvelle tentative désastreuse de renforcer sa position internationale en cette période [de crise pandémique]. Du traitement déplorable des Africains dans le Sud de la Chine, en passant par l’exportation de matériel médical défectueux, ou par la caution officielle de théories complotistes citant l’Armée américaine comme étant la source de cette pandémie, la plupart des efforts du Parti Communiste visant à contrôler le récit international [sur cette crise] ont échoué. D’aucuns supposent que la réponse chaotique (…) de l’Occident face au coronavirus permet à la Chine de s’engouffrer dans ce vide de gouvernance mondiale. (…) Or, les tentatives des leaders chinois pour tirer parti de cette situation sont davantage susceptibles de les mener vers une position d’isolement et de méfiance sur la scène internationale lorsque cette crise sera réglée. »

 

Nous partageons cet argument, et nous estimons que les tweets du porte-parole du Ministère des Affaires étrangères chinois visant à accuser les États-Unis d’être à l’origine de cette pandémie ont considérablement affaibli la position de la Chine. En effet, de telles allégations auraient dû être étayées par des sources solides, sachant que Wuhan était déjà globalement perçue comme l’épicentre de ce virus. Or, le principal article sur lequel ce porte-parole s’est basé a la réputation d’être « complotiste » en Occident. C’est pourquoi nous percevons que cette sortie maladroite des autorités chinoises marque un point de rupture dans la bataille mondiale pour le contrôle du récit sur cette pandémie. Or, comme nous allons le constater, cette question de l’origine du virus n’est pas la seule vulnérabilité qui pèse sur la Chine actuellement.

 

En effet, selon « Wang Jisi, un légendaire professeur de l’Université de Pékin, (…) les retombées du coronavirus ont ramené les relations sino-américaines à leur pire niveau depuis l’établissement de liens officiels dans les années 1970. Il décrit le découplage économique et technologique bilatéral comme “déjà irréversible”. » En effet, des multinationales américaines sont en train de quitter la Chine à cause de la guerre commerciale, et cette tendance s’accélère du fait de la pandémie. Même si cet exode n’est pas encore massif, les entrepreneurs américains craignent un découplage sur le long terme. Parallèlement, les partenaires économiques de Pékin réalisent à quel point il est urgent de diversifier leurs sources d’approvisionnement, mais aussi de relocaliser leur production – notamment dans les secteurs des nouvelles technologies. Dans des domaines aussi cruciaux pour le développement et la stabilité de l’Empire du Milieu, des bouleversements majeurs sont en cours. 

 

Tel que souligné dans le Financial Times, « de nombreuses sociétés multinationales ont été “grièvement brûlées” depuis que Pékin ferma ses frontières et annula les visas le mois dernier. L’expulsion d’une grande partie de la presse américaine de la capitale chinoise endurcira également les opinions internationales. Le principal porte-parole du gouvernement chinois a même menacé de suspendre les fournitures de bien médicaux, et de bloquer les exportations médicales vers les États-Unis afin de “jeter l’Amérique dans un nouvel enfer de coronavirus”. Tout cela accélérera les appels, à Washington et ailleurs, pour un découplage rapide des chaînes d’approvisionnement chinoises. Ce comportement (…) autodestructeur est davantage compréhensible lorsque vous considérez le contexte politique national. »

 

En effet, il s’avère que la récession brutale qu’affronte d’ores et déjà la Chine menace sa stabilité intérieure. Lors de la crise financière de 2008, Pékin estimait qu’il fallait une croissance annuelle de 8% pour éviter des troubles civils. Or, il s’avère que l’économie chinoise a déjà décliné de 6,8% durant ce premier trimestre. Comme nous l’a récemment glissé une source bien informée, « les grands patrons et les hommes d’affaires que je côtoie en Europe parlent d’un inévitable déclin chinois depuis au moins quatre ans. Nul doute que cette pandémie mondiale va accélérer cette tendance. » Nous partageons cette anticipation, en espérant toutefois que cette crise ne referme pas sur nous le fameux piège de Thucidyde.

 

Maxime Chaix

 

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