La proposition de loi qui pourrait sauver Julian Assange

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L’on peut apprécier ou détester Julian Assange. Dans tous les cas, le traitement qui lui est imposé montre que Washington ne tolère plus les fuites de secrets d’État compromettants. À travers les menaces d’extradition qui pèsent sur lui, ce sont à la fois les lanceurs d’alerte et les journalistes qui sont intimidés. Or, les médias grand public occidentaux ont longtemps considéré que les révélations du réseau Wikileaks étaient d’utilité publique, avant d’abandonner son fondateur en ignorant que les persécutions qu’il subit constituent une menace explicite contre la liberté de la presse. Dans ce contexte, deux parlementaires américains ont introduit devant le Congrès un projet de réforme qui, s’il était adopté, pourrait empêcher l’extradition de Julian Assange et lui garantir une protection juridique dont bénéficierait l’ensemble des journalistes. Décryptage. 

 

Le 15 juin 1917, alors que les États-Unis venaient de s’engager dans la Première Guerre mondiale, leur Congrès adopta l’Espionage Act. Cette législation visait à interdire toute ingérence dans les opérations militaires ou le recrutement, à prévenir l’insubordination dans l’Armée, et à empêcher le soutien des ennemis des États-Unis en temps de guerre. Sous la présidence Obama, huit personnes furent inculpées ou condamnées en vertu de cette loi, soit plus que sous l’ensemble des administrations précédentes depuis 1917. Parmi les lanceurs d’alerte ciblés par ces poursuites, l’on peut citer Chelsea Manning, connue pour avoir transmis la vidéo « Collateral Murder » à Wikileaks, ou le célèbre transfuge de la NSA Edward Snowden. Depuis 2017, l’administration Trump a poursuivi quatre lanceurs d’alerte, mais pas les journalistes qui ont relayé leurs informations. Or, comment ces derniers peuvent-ils exercer leur profession si leurs potentielles sources sont terrorisées ? Et d’ailleurs, au vu du calvaire imposé à Julian Assange, les journalistes peuvent-ils être certains qu’ils ne subiront pas le même traitement ?     

 

Soyons clairs : l’on peut comprendre que les États cherchent à protéger leurs secrets, ce qui est parfaitement légitime lorsqu’est en jeu la sécurité nationale au sens littéral du terme, soit la sécurité des citoyens. La raison d’État est alors parfaitement justifiée, en ce qu’elle permet de protéger le bien commun. Or, la confidentialité qu’elle induit engendre des abus qui peuvent s’apparenter à de la haute trahison. En guise d’exemple, l’on pourrait citer le soutien clandestin des puissances occidentales en faveur de la nébuleuse djihadiste anti-Assad, que l’auteur de ces lignes a dénoncé dans un livre plébiscité par la critique. Or, sans de courageux lanceurs d’alerte, tels que la parlementaire américaine Tulsi Gabbard ou l’ancien chef du Renseignement militaire du Pentagone Michael Flynn, cet appui officieux des démocraties occidentales en faveur de nos ennemis djihadistes au Levant aurait pu être dissimulée éternellement. C’est pourquoi la protection des lanceurs d’alerte et des journalistes qui diffusent ces informations d’utilité publique est primordiale. En effet, le risque de fuites dans la presse contribue à freiner les politiciens lorsqu’ils sont tentés de dépasser les bornes. 

 

Dans cet objectif, le sénateur Ron Wyden et le représentant Ro Khanna ont introduit un projet de réforme de l’Espionage Act afin de réaffirmer les « protections du Premier Amendement pour les journalistes », et de garantir le fait que « les lanceurs d’alerte puissent signaler efficacement les gaspillages, les fraudes et les abus au Congrès ». Le mois dernier, Wyden déclara que « l’Espionage Act accorde des pouvoirs étendus à un Procureur Général voyou tel que Bill Barr ou à un Président sans scrupules tel que Donald Trump afin de cibler les journalistes et les lanceurs d’alerte qui révèlent des informations (…) secrètes. Ce projet de loi garantit le fait que seul le personnel disposant d’une habilitation de sécurité puisse être poursuivi pour avoir divulgué de manière inappropriée des informations classifiées. » Cette nuance est importante. En effet, cette loi permettrait aux juges d’apprécier le bien-fondé d’une fuite d’informations secrètes, de telles révélations pouvant être utiles dans de nombreux domaines. 

 

Par exemple, cette législation mettrait à l’abri des poursuites les experts en cybersécurité lorsqu’ils publieraient des recherches dévoilant l’existence de portes dérobées du gouvernement dans les algorithmes de chiffrement. En 2014, l’« hacker éthique » H.D. Moore déclara au Guardian que les autorités américaines l’avaient menacé de poursuite car il tentait d’identifier les vulnérabilités du World Wide Web. Finalement, cette pression des autorités américaines fut si importante qu’il s’éloigna du domaine de la cybersécurité. Or, l’intention de ce spécialiste et de ses confrères n’était pas de dévoiler des informations compromettantes pour déstabiliser les États-Unis et leurs alliés. En d’autres termes, ils souhaitaient simplement lancer l’alerte sur des dysfonctionnements majeurs du réseau Internet, et ce au nom de l’intérêt général. Il nous reste donc à espérer que ce projet de réforme sera adopté par le Congrès américain. Or, sachant que Wikileaks fut décrit comme un « service de renseignement hostile » par l’ancien directeur de la CIA et actuel secrétaire d’État Mike Pompeo, il nous semble peu probable que cette initiative aboutisse positivement. Néanmoins, en ces temps d’incertitude et de pessimisme généralisé, il est indispensable de mettre en avant des solutions constructives et positives. 

 

Maxime Chaix

 

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