Impact de la pandémie pour l’Empire du Milieu : les craintes du Renseignement chinois

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Le 21 avril dernier, nous expliquions pourquoi la Chine pourrait être affaiblie par cette crise, notamment en termes de stabilité intérieure, d’influence globale et de prospérité économique. Des révélations récentes indiquent que le Ministère chinois de la Sécurité d’État partage ces craintes, et envisage même le scénario d’un conflit armé avec les États-Unis. En parallèle, un nombre croissant de sources issues des milieux du Renseignement anglo-saxon tentent de contrer les accusations du cabinet Trump, qui affirme sans exposer de preuves que ce virus aurait bel et bien fuité d’un labo de Wuhan. Comme nous le verrons, ces sources craignent une brusque montée des tensions entre Pékin et Washington, et utilisent donc la presse pour essayer de calmer le jeu. Bataille de l’information, possible relance de la guerre commerciale, tensions croissantes en mer de Chine méridionale… Décryptage d’une situation explosive.

 

Le 3 avril, nous avons été le premier média francophone a relayer ce que plusieurs scientifiques affirmaient alors : l’hypothèse d’une fuite accidentelle d’un coronavirus naturel depuis un labo de Wuhan ne pouvait être exclue. Une dizaine de jours plus tard, cette possibilité faisait la Une de tous les médias grand public occidentaux et internationaux. Désormais, tandis que la Direction du Renseignement National américain n’invalide toujours pas cette hypothèse, Donald Trump et son secrétaire d’État Mike Pompeo viennent d’affirmer qu’il s’agissait d’une vérité, mais sans nous exposer de preuves. Nous avons alors expliqué pourquoi les milieux du Renseignement américain s’opposent à la Maison-Blanche par voie de presse. En effet, selon le New York Times, le cabinet Trump imposerait des pressions à leurs services secrets pour qu’ils relient l’émergence du coronavirus à un labo de Wuhan. Nous avons alors souligné que, parmi les raisons de ces fuites contredisant Trump, « tout rapport du Renseignement accusant une institution et des responsables chinois de cette pandémie pourrait nuire considérablement aux relations avec la Chine, et ce pour les années à venir. »

 

Or, il s’avère que les services américains ne sont pas les seuls à s’inquiéter de cette situation. En effet, leurs alliés britanniques, canadiens, australiens et néo-zélandais – qui constituent avec eux le réseau des « Five Eyes » –, craignent également cette montée des tensions avec Pékin. Comme l’a rapporté hier le Guardian, « selon nos sources, il n’existe aucune preuve pour suggérer que le coronavirus ait fui d’un laboratoire de recherches chinois. Nos informateurs contredisent les récentes affirmations de la Maison-Blanche, selon lesquelles il est de plus en plus avéré que la pandémie aurait ainsi commencé. Nos sources ont également insisté sur le fait qu’un “dossier de 15 pages” mis en évidence par le Daily Telegraph australien, qui accusait la Chine d’une dissimulation coupable, ne provenait pas des renseignements du réseau Five Eyes – une alliance entre le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada. Les services britanniques et d’autres agences des Five Eyes estiment que Pékin n’a pas forcément été transparent sur la façon dont le coronavirus s’est propagé à Wuhan en début d’année. Néanmoins, ils sont nerveux à l’idée de s’impliquer dans une situation internationale qui dégénère. »

 

Cette inquiétude est compréhensible car, comme vient de le révéler Reuters, « un rapport interne chinois avertit que Pékin doit faire face à une vague croissante d’hostilité à la suite de l’épidémie de coronavirus, qui pourrait faire basculer les relations avec les États-Unis vers une confrontation. (…) Ce rapport, présenté au début du mois dernier par le Ministère de la Sécurité d’État aux principaux dirigeants de Pékin, y compris au Président Xi Jinping, a conclu que le sentiment mondial anti-chinois est à son plus haut niveau depuis la répression de 1989 sur la place Tiananmen, selon nos sources. Par conséquent, Pékin doit gérer une vague de sentiments anti-chinois encouragée par les États-Unis dans le sillage de la pandémie, et doit se préparer dans le pire des cas à une confrontation armée entre les deux puissances mondiales, selon des personnes familières avec le contenu du rapport, qui ont refusé d’être identifiées au vu du caractère sensible de cette question. »

 

Parmi les craintes du Ministère de la Sécurité d’État, qui est le principal organe du Renseignement chinois, l’on peut identifier ce que la Chine considère comme ses investissements stratégiques à l’étranger, et la perception de sa propre sécurité. Comme l’observe Reuters, « les relations entre la Chine et les États-Unis sont généralement considérées comme étant à leur pire niveau depuis des décennies, avec une aggravation de la méfiance et des points de friction tels que les allégations américaines de pratiques commerciales et technologiques déloyales, en passant par les différends sur Hong Kong, Taïwan et les territoires contestés en Mer de Chine méridionale. » Sur ce dernier point, les tensions militaires ne cessent de s’exacerber, d’après plusieurs sources. Imposant sa doctrine d’« imprévisibilité opérationnelle », le Pentagone vient de déployer par surprise quatre bombardiers stratégiques B-1B sur l’île de Guam, dans un but explicite de « dissuasion » visant la Chine. Ce déploiement inattendu fait suite à une série d’exercices et de missions menés par les forces américaines et leurs alliés en Mer de Chine méridionale, où Pékin revendique illégalement sa souveraineté et étend son emprise depuis deux décennies.

 

Ces tensions militaires surviennent dans un contexte diplomatique extrêmement dégradé entre les États-Unis et la Chine. Comme le rappelle Reuters, « sachant que coronavirus a fait des dizaines de milliers de morts et ravagé l’économie américaine, le Président Trump est confronté à une campagne de réélection plus difficile que prévu. Ces dernières semaines, il a donc intensifié ses critiques envers Pékin et menacé d’imposer aux Chinois de nouvelles barrières tarifaires. Son administration, quant à elle, envisage des mesures de représailles contre la Chine du fait de cette pandémie. » Parmi les options envisagées, le cabinet Trump pourrait même se soustraire à ses dettes envers la Chine, qui possède pour environ 1 100 milliards d’obligations du Trésor américain. Cette option serait possible grâce à l’International Economic Emergency Act, une loi de 1977 « qui accorde au Commandant-en-Chef la capacité de faire presque tout ce qu’il souhaite avec tout bien lié à un pays représentant une “menace inhabituelle et extraordinaire”. Ces pouvoirs comprennent le blocage des “virements et paiements” » et, même si l’imposition d’une telle mesure ne serait pas dénuée de risques, elle induirait d’importants bénéfices pour un Président Trump en difficulté pour sa réélection. 

 

Quelles que soient les représailles américaines qui seront imposées à la Chine, ses services secrets ont conscience que les États-Unis la considèrent désormais comme une menace sécuritaire et économique de premier plan. Dans ce contexte, l’opposition de plus en plus visible des milieux anglo-saxons du Renseignement face à l’agressivité du cabinet Trump à l’égard de la Chine doit nous amener à prendre conscience d’un paradoxe historique. En effet, bien qu’ils aient mauvaise presse depuis le fiasco des « armes de destruction massive » inexistantes de Saddam Hussein, les services secrets américains et leurs alliés anglo-saxons tentent aujourd’hui d’éviter la répétition de ce fiasco, et de freiner l’équipe Trump dans sa dangereuse escalade contre la Chine. En clair, ce que d’aucuns désignent trop hâtivement comme l’« État profond » – sachant que cette notion n’est pas limitée aux seuls services secrets –, oeuvre actuellement pour éviter une périlleuse montée des tensions entre le dragon chinois et l’aigle américain. À part si l’on souhaite une nouvelle guerre mondiale, comment pourrait-on le déplorer ? 

 

Maxime Chaix 

 

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