« Les racines salafistes du soulèvement syrien » (par William Van Wagenen, partie 1/4)

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À Deep-News.media, nous nous intéressons de près au conflit syrien. En effet, notre fondateur Maxime Chaix a écrit un livre pour démontrer à quel point la couverture médiatique de cette guerre en Occident fut orwellienne. Dans son ouvrage, il cite amplement William Van Wagenen, un expert américain méconnu dans les pays francophones. Or, nous estimons que ce diplomé de Harvard a produit certaines des meilleures analyses sur la guerre en Syrie, en particulier dans la déconstruction de la propagande occidentale sur ce conflit. Vu la qualité de son dernier article, nous avons pris l’initiative de le traduire en quatre parties. Restez donc branchés sur Deep-News.media pour en connaître la suite ce weekend. Et n’hésitez pas à vous abonner pour soutenir notre journalisme indépendant, intrépide et intransigeant !

 

« Les racines salafistes du soulèvement syrien » (partie 1/4)

 

Texte original par William Van Wagenen

 

Traduction en français par Maxime Chaix

 

Selon la pensée dominante [en Occident], le conflit syrien a commencé au printemps 2011 avec une période de manifestations pacifiques et pro-démocratie, qui furent ensuite brutalement réprimées par le régime d’Assad. Comme le décrit TheIntercept.com, un site de la gauche progressiste [américaine], « les civils syriens se sont soulevés pour exiger des réformes politiques. Ce mouvement de protestation s’est rapidement transformé en une révolution après que les forces gouvernementales aient répondu aux manifestants avec des tirs à balles réelles, des bombardements, des arrestations massives et des tortures. » 1

 

L’expression la plus précoce de cette opinion vient probablement du célèbre dissident syrien Yassin al-Haj Saleh. Écrivant le 10 avril 2011 dans le New York Times, il affirma ce qui suit : « Bien que d’aucuns soutiennent que les protestations seraient motivées par la religion, rien n’indique que les islamistes aient joué un rôle majeur dans les récentes manifestations, même si beaucoup d’entre elles ont débuté dans les mosquées. Les croyants qui se réunissent pour prier dans ces lieux de culte sont les seuls “rassemblements” que le gouvernement ne peut disperser, et les textes religieux sont les seules “opinions” qu’il ne peut réprimer. Plutôt que des slogans islamistes, le chant le plus important dans la mosquée Rifai à Damas le 1er avril était “Un, un, un, le peuple syrien est uni !” Les Syriens veulent la liberté, et ils sont pleinement conscients qu’elle ne peut être semée sur les terres de la peur, que Montesquieu considérait comme étant la source de toute tyrannie. Nous le savons mieux que quiconque. C’est la recherche de l’égalité, de la justice, de la dignité et de la liberté – et non la religion –, qui oblige les Syriens à manifester aujourd’hui. [Cet impératif] a poussé bon nombre d’entre eux à surmonter leur crainte du gouvernement, ce qui met le régime sur la défensive. » 2

 

Or, en examinant de plus près les événements des premiers mois de la révolution syrienne, une image très différente se dégage. Les activistes et militants salafistes ont joué un rôle clé dès le début du soulèvement, tout en lançant une insurrection armée contre l’État syrien. Le sociologue syrien Muhammad Jamal Barout a souligné que le mouvement salafiste était important pour « engendrer et précipiter les événements » du soulèvement syrien, et a souligné le rôle important joué par les partisans de Muhammad Sarour Zein al-Abeddine, un prédicateur salafiste exilé qui mélangea les vues anti-chiites d’Ibn Taymiyya avec les idées de révolution et souveraineté de Dieu prônées par Sayyid Qutb. 3 Les activistes et militants salafistes ont considéré la révolte de 2011 comme une chance de relancer la guerre de 1979-1982 contre le gouvernement syrien, qu’ils considéraient comme un « régime [hérétique] dirigé par les alaouites », espérant ainsi le remplacer par un État religieux fondamentaliste.

 

Ce désir des salafistes de renverser le gouvernement syrien était conforme aux objectifs du Renseignement américain. En effet, leurs planificateurs demandaient un changement de régime en Syrie pour affaiblir l’Iran, et pour répondre au soutien de Damas, de Téhéran et du Hezbollah en faveur de la résistance palestinienne à l’occupation israélienne. 4 Avec l’aide d’alliés régionaux, dont l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie, Israël, la Jordanie et le Courant du futur au Liban, la CIA transmit pour [un nombre inconnu de] milliards de dollars d’armes et d’équipement à des groupes salafistes. Sur le terrain, ce partenariat informel entre les islamistes et ces services spéciaux étrangers garantit le fait que le mouvement de protestation [anti-Assad] serait militarisé, qu’il en résulterait une prédominance des salafistes dans cette insurrection, et que ce processus plongerait la Syrie dans l’une des guerres les plus sanglantes de ce dernier demi-siècle.

 

Lorsqu’il affirmait affronter une insurrection armée salafiste depuis le début, le gouvernement syrien n’était pas considéré comme crédible [en Occident]. Or, de fausses allégations d’opposants sur la nature entièrement laïque et pacifique du soulèvement ont été prises pour argent comptant, à l’instar des témoignages de Yassin al-Haj Saleh cités précédemment. Au final, la presse occidentale a fait peu d’efforts pour déterminer lesquels des récits contradictoires étaient exacts, qu’ils soient pro-gouvernementaux, pro-opposition ou neutres.

 

Dans la plupart des récits de cette insurrection, la longue histoire du conflit entre le gouvernement syrien et la communauté salafiste de ce pays avant le soulèvement de 2011 est tout simplement ignorée. Les activités de ces islamistes durant les premiers mois de cette insurrection sont également refoulées. Ces récits donnent l’impression que la communauté salafiste locale n’aurait émergé que plusieurs mois après le début du soulèvement, et que des groupes armés extrémistes seraient sortis de nulle part – et uniquement à cause de la répression étatique contre des manifestants décrits comme étant exclusivement laïques et pacifiques.

 

Or, les composantes salafistes de l’opposition – qui prônaient le sectarisme et la violence –, étaient présentes dès le départ et se sont finalement révélées beaucoup plus fortes que leurs homologues pacifiques, qu’ils soient laïcs ou religieux. Ainsi, l’expert de la Syrie Aron Lund observa que « certains critiques occidentaux et syriens d’Assad ont soutenu que la militarisation et l’islamisation du soulèvement étaient une réaction inévitable à sa répression brutale, et que les militants démocrates représentaient la “révolution originelle”. Mais un mouvement islamiste bien plus fort n’était pas de cet avis et, alors que la Syrie s’enfonçait dans la guerre civile inter-religieuse, ces contre-arguments n’avaient tout simplement aucune importance sur le terrain. En clair, l’opposition était ce qu’elle était, pas ce que ses partisans auraient souhaité qu’elle soit. » 5

 

Dans la suite de cet essai, je vais décrire le rôle que les militants salafistes et les groupes armés ont joué dans les premiers mois du soulèvement syrien, ainsi que le rôle du Renseignement américain et de ses partenaires régionaux [et occidentaux] dans la militarisation de ce mouvement de contestation.

 

Les fantômes de 1982

 

Les antagonismes entre le gouvernement syrien et la communauté salafiste locale remontent à plusieurs décennies. Écrivant pour le site pro-opposition al-Jumhuriya.net, Arwa Khalifa observe que « la conflictualité entre le régime et la mouvance salafiste en Syrie n’a pas débuté avec la révolution syrienne [de 2011]. Au contraire, ce long conflit – qui possède ses propres mécanismes et ferments historiques –, démarra entre le régime d'[Hafez el-]Assad et les mouvements de l’islam politique et de ses branches armées, telles que l’“Avant-garde combattante”. » Cette dernière est l’aile militaire des Frères Musulmans, qui s’est engagée dans une lutte armée contre le gouvernement syrien entre 1979 et 1982. 6

 

Selon l’expert de la Syrie Patrick Seale, l’assassinat de 32 élèves-officiers alaouites à l’École d’artillerie d’Alep marqua le début formel de cette guerre. 7 À l’époque, l’idéologue des Frères Musulmans syriens Sa’id Hawwa prônait la violence contre ses compatriotes alaouites en se fondant sur les fatwa d’Ibn Taymiyya, le théologien du 14ème siècle qui appela à l’extermination des alaouites en les désignant comme des hérétiques. 8 Seale rappelle que, le 26 juin 1980, le Président Hafez el-Assad échappa de justesse à une tentative d’assassinat, contrairement à son garde du corps. Il répondit le lendemain en faisant exécuter 500 prisonniers [membres des Frères Musulmans] détenus dans la prison de Palmyre. Le 8 juillet 1980, l’adhésion à cette confrérie [islamiste] fut formellement interdite par le gouvernement syrien, qui décréta qu’elle était passible de la peine de mort. En rétorsion, des militants des Frères Musulmans firent exploser plusieurs voitures piégées à Damas entre août et novembre 1981. Dans le district d’Azbakiya, l’un de ces attentats tua ou blessa des centaines de civils. L’armée syrienne réussit à vaincre l’insurrection des Frères Musulmans en 1982, après que sa direction n’ait pas réussi à déclencher une révolte nationale depuis la ville de Hama, le 3 février. 9 Des sources des Frères Musulmans affirmèrent que cette bataille de trois semaines avait engendré au moins 20 000 morts, et peut-être plus. Or, le Renseignement militaire du Pentagone (DIA) estima des pertes beaucoup plus faibles, soit environ 2 000 morts – dont 300 à 400 militants des Frères Musulmans. 10

 

Dans les années qui précédèrent le soulèvement de 2011, le gouvernement syrien avait continué d’adopter des mesures drastiques contre les salafistes syriens, et ce dans le but de contrer la menace terroriste. Par exemple, le Financial Times souligna que, selon le Strategic Research and Communication Center – un institut syrien basé au Royaume-Uni –, les djihadistes salafistes originaires de Syrie étaient « une petite minorité à avoir été initialement soutenue par le régime [d’Assad] après l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, [Damas] permettant à ses membres de rejoindre l’insurrection sur le sol irakien. Conscient du fait que les djihadistes salafistes pouvaient représenter une menace intérieure, le gouvernement syrien a pris des mesures pour les combattre ces dernières années. » 11

 

Cette menace se concrétisa par deux vagues d’attentats terroristes en Syrie au cours des années précédant le soulèvement de 2011, à savoir entre 2004-06 et 2008-09. L’expert en terrorisme Peter Neumann écrivit que « les représentants des services de renseignement européens stationnés en Syrie à l’époque disent avoir reçu des rapports sur des incidents terroristes “à une fréquence mensuelle”. » 12 L’attentat le plus meurtrier eut lieu en 2008, lorsqu’une voiture piégée explosa dans la banlieue sud de Damas, près du sanctuaire de Sayyida Zeinab. Ce lieu saint est vénéré par les musulmans chiites, et il contient la tombe de Zeinab, la fille d’Ali et de Fatima et la petite-fille du prophète Mahomet. Citant les médias locaux, le Los Angeles Times rapporta que « le véhicule contenait plus de 180 kilos d’explosifs, et il explosa entre 8 et 9 heures du matin dans une zone piétonne animée, qui était souvent remplie de touristes religieux libanais, irakiens ou iraniens ». Au final, cet attentat tua 17 personnes et en blessa 14. 13

 

À la suite de ce massacre, et après d’autres attaques terroristes, le gouvernement syrien lança une répression de grande envergure contre la communauté salafiste locale. Par exemple, un rapport de Human Rights Watch publié en 2009 affirme que, « ces trois dernières années, la plus vaste catégorie d’accusés devant la [Cour Suprême de la Sécurité d’État] est largement composée d’“islamistes” – soit de partisans d’un État islamique où la charia serait appliquée. » Ce rapport ajouta que, dans de nombreux cas, cette Cour « s’est uniquement appuyée sur la possession, par les accusés, de CD et de livres de religieux fondamentalistes comme “preuves” d’appartenance à des groupes qui planifiaient des actes terroristes », et que cette juridiction « [aurait donc] jeté le filet trop loin dans ses poursuites contre les islamistes, brouillant [ainsi] les frontières entre la détention ou l’expression d’opinions ou de croyances religieuses fondamentalistes – qui sont protégées par le Droit international –, et les actes réels qui méritent d’être criminalisés, tels que la participation à des actions violentes. » 14

 

La répression du gouvernement syrien contre la communauté salafiste est illustrée par la carrière de la célèbre avocate syrienne des droits de l’Homme, Razan Zaitouneh. Selon un ancien confrère, elle faisait « partie de l’équipe de juristes qui représentait les opposants au régime devant les tribunaux. Ce que le régime craint le plus est l’islam politique et les Kurdes, de sorte que la majorité des prisonniers politiques en Syrie sont des islamistes qui, comme les Kurdes, sont particulièrement maltraités. Zaitouneh défend donc également les salafistes, dont elle rejette les vues à titre personnel. Mais, comme tous les prisonniers, ils ont le droit à un procès équitable. » 15

 

Par conséquent, la plupart des prisonniers politiques qui languissaient dans le système carcéral brutal de la Syrie avant le début de l’insurrection de 2011 étaient des islamistes – soit la plus grande catégorie de prévenus –, et ce sont également eux qui ont le plus souffert aux mains de la police secrète syrienne. Cela explique pourquoi, durant les premières semaines du soulèvement, des militants de l’opposition demandèrent la libération de tous les prisonniers politiques. 16 Zahran Alloush, qui forma la milice d’opposition Jaysh al-Islam, faisait partie des prisonniers salafistes libérés par le gouvernement en vertu d’une loi d’amnistie datant de juin 2011. Selon le site AlKhaleejOnline.net, Alloush fut libéré en raison de la pression populaire, sachant que son père était un célèbre prédicateur salafiste basé en Arabie saoudite. 17

 

Des militants de l’opposition laïque ont fini par regretter d’avoir revendiqué la libération des prisonniers politiques salafistes. L’opposant Mousab al-Hamadee expliqua avoir « rencontré Hassan Aboud pour la première fois durant l’automne 2011, avant qu’il ne devienne l’émir [et fondateur] d’Ahrar al-Sham. Il venait d’être libéré de prison par le gouvernement de Bachar el-Assad, en réponse à [nos] demandes de réforme politique. En tant qu’organisateur de certaines de ces manifestations, j’ai pensé qu’il était judicieux de rencontrer certains des prisonniers que j’avais contribué à libérer (…) Fin 2012, beaucoup d’entre nous au sein de l’opposition laïque percevions clairement qu’Ahrar al-Sham nous poignardait dans le dos. Des étrangers commençaient à apparaître dans ses rangs. Le fait que des Saoudiens, des Égyptiens et des Koweïtiens combattaient pour Ahrar al-Sham était devenu la norme. » 18

 

D’autres militants de l’opposition, ainsi que leurs partisans au sein de la presse occidentale, ont tenté de désigner le gouvernement syrien comme le responsable de l’essor des milices salafistes. Ils ont alors diffusé des théories complotistes suggérant qu’Assad aurait libéré de prison des islamistes tels qu’Hassan Aboud et Zahran Alloush afin d’islamiser et de militariser un soulèvement par ailleurs pacifique et laïque. 19 La révolte de 2011 a donc offert aux salafistes syriens – y compris aux Frères Musulmans locaux –, la possibilité de se venger d’un gouvernement à prédominance alaouite qui les opprimait, et donc d’obtenir leur « liberté », selon leur propre vision fondamentaliste.

 

[À suivre…] 

 

Texte original par William Van Wagenen

 

Traduction en français par Maxime Chaix 

 

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