« Les racines salafistes du soulèvement syrien » (par William Van Wagenen, partie 3/4)

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Voici la troisième et avant-dernière partie de notre traduction du dernier article de William Van Wagenen, qui est particulièrement importante. En effet, l’analyse suivante montre à quel point les États-Unis, l’Arabie saoudite et leurs alliés ont encouragé et aggravé la guerre en Syrie, finançant et armant sans compter les groupes djihadistes les plus dangereux du Moyen-Orient. Pour le prouver, l’auteur de cet article compile un certain nombre d’aveux de hauts responsables de l’administration Obama et de leurs partenaires étrangers, ce qui complète le livre de notre fondateur Maxime Chaix. S’appuyant sur les meilleurs sources, William Van Wagenen documente ensuite le noyautage des manifestations anti-gouvernementales par des forces islamistes dès les premiers jours de ce soulèvement, au grand dam des opposants pacifiques à Bachar el-Assad. Il dénonce alors les manipulations médiatiques grossières qui ont accompagné ces événements, mais que peu de journalistes occidentaux ont fini par reconnaître. En clair, une lecture indispensable.  

 

« Les racines salafistes du soulèvement syrien » (partie 3/4)

 

Texte original par William Van Wagenen

 

Traduction en français par Maxime Chaix

 

(Si vous les avez manquées, voici la première partie et la seconde partie de cette analyse) 

 

« Dieu merci pour Bandar »

 

Les partisans de Muhammad Sarour n’étaient pas les seuls à soutenir Ahrar al-Sham, et à lancer une guerre contre le gouvernement syrien sous couvert du mouvement de protestation anti-gouvernemental. Les services spéciaux américains, qataris, turcs et saoudiens ont joué un rôle crucial dans le soutien en faveur de l’insurrection salafiste naissante.

 

En avril 2011, l’ancien haut responsable de l’administration Bush John Hannah fit allusion aux efforts de l’Arabie pour soutenir les rebelles en Syrie sous la supervision de l’ancien ambassadeur saoudien aux États-Unis, le prince Bandar ben Sultan. Hannah avertit que Riyad pourrait « encore une fois utiliser le vieux réseau djihadiste sunnite et le pointer dans la direction générale de l’Iran chiite ». Dans ce même article, Hannah recommanda aux responsables américains de s’associer à Bandar pour s’assurer que ses activités serviraient les objectifs américains, parmi lesquels des efforts pour « saper le régime d’Assad ». 77 La coopération entre la CIA et les services saoudiens recommandée par Hannah s’est ensuite matérialisée, et fut même admise par des responsables du Renseignement américain dans les médias grand public, mais plusieurs années après.

 

L’ancien ministre des Affaires étrangères qatari, Hamad ben Jassem ben Jaber al-Thani, a reconnu la coopération précoce entre les services spéciaux de la région pour attiser l’insurrection en Syrie, sous la direction de Washington. Al-Thani a expliqué que, « lorsque les problèmes ont commencé en Syrie, je me suis rendu en Arabie saoudite et j’ai rencontré le roi Abdallah. Sur les instructions de Son Altesse Royale, j’ai abordé la situation [syrienne]. Le roi saoudien a répondu : “Nous sommes avec vous”, (…) “vous dirigez le dossier syrien et nous nous coordonnons avec vous.” Nous avons pris nos responsabilités et nous avons toutes les preuves sur cette question. Tout ce qui arrivait [en termes d’appui matériel] allait en Turquie, [puis les approvisionnements] était coordonnés avec les forces américaines. La distribution du soutien militaire se faisait par le biais des [services sépciaux] américains, turcs, qataris et saoudiens. Ils étaient tous là, les militaires étaient là. » 78

 

V.P. Haran, l’ambassadeur indien en Syrie au début du soulèvement, affirma que « de nombreux pays du Golfe ont ouvert les portes de leurs prisons et envoyé en Syrie tous leurs détenus qui étaient des sympathisants d’al-Qaïda. Ils leur ont donné des armes, de l’argent, et ils leur ont dit de ne pas revenir avant qu’Assad ne soit renversé » – un fait confirmé par un haut fonctionnaire de l’ONU. 79

 

Dans Al-Monitor, Abdullah Suleiman Ali rapporta que de nombreux Saoudiens partis combattre en Syrie avaient réussi à quitter le royaume via l’aéroport de Riyad, et ce malgré les interdictions formelles de voyager qui leur étaient imposées par le gouvernement saoudien du fait de leurs antécédents radicaux. Cela fut d’ailleurs confirmé par des publications sur leurs comptes Twitter. Abdullah Suleiman Ali souligna également que d’autres Saoudiens avaient réussi à se rendre en Syrie pour se battre dans les semaines suivant leur libération de prison. 80

 

Le site TheDailyBeast.com l’a confirmé, expliquant en décembre 2013 que, « selon des sources issues du Renseignement américain, des dizaines de djihadistes saoudiens avaient pu décoller de Riyad sans entraves. Parmi eux, beaucoup avaient été libérés de prison, et un certain nombre étaient sous le coup d’une interdiction officielle de voyager. Ceux qui vont combattre [Assad] ne sont pas que des chiffres abstraits. Par exemple, un major des gardes-frontières saoudiens est mort au début du mois de décembre à Deir Atieh, en Syrie ; un autre djihadiste saoudien tué lors des combats à Alep était le fils du major-général Abdullah Motlaq al-Sudairi. Les extrémistes religieux saoudiens de la mouvance salafiste se sont également rendus en Syrie sans rencontrer de problèmes de la part des autorités saoudiennes. » 81

 

En janvier 2016, Mark Mazzetti et Matt Apuzzo rapportèrent dans le New York Times que les efforts saoudiens pour armer les militants de l’opposition en Syrie « étaient dirigés par le flamboyant prince Bandar ben Sultan, à l’époque le chef des services spéciaux, qui ordonna aux espions saoudiens d’acheter des milliers d’AK-47 et des millions de munitions en Europe de l’Est pour armer les rebelles syriens. La CIA contribua à organiser une partie de ces achats d’armements pour les Saoudiens, y compris un gros contrat en Croatie durant l’année 2012. » 82

 

Mazzetti et Apuzzo soulignèrent également que, depuis [plus de quatre décennies], la CIA comptait sur les renseignements saoudiens pour obtenir une aide financière et logistique afin de conduire des opérations que l’Agence n’était pas autorisée à mener directement – et ce pour des motifs juridiques, ou en raison de l’opposition du Congrès américain. Cela comprenait des opérations en Angola dans les années 1970, ainsi qu’au Nicaragua et en Afghanistan dans les années 1980. 83

 

D’autres alliés des États-Unis ont également joué un rôle crucial dans cette opération. En effet, Mazzetti et Apuzzo écrivirent que « la Maison-Blanche accepta le financement clandestin [de cette campagne] par l’Arabie saoudite – et par le Qatar, la Jordanie et la Turquie », et que « certaines sources ont estimé que le coût total de ces efforts d’approvisionnement en armes et de formation au combat était de plusieurs milliards de dollars ». 84

 

En 2014, le Sénateur américain John McCain se félicita des efforts de guerre de l’Arabie saoudite. À la Conférence de Munich sur la sécurité, il déclara : « Dieu merci pour les Saoudiens et le prince Bandar, et pour nos amis qataris », 85 après que son confère Lindsey Graham et lui-même aient rencontré Bandar afin d’encourager Riyad à armer les « rebelles » en Syrie. 86

 

En s’appuyant sur ses alliés pour financer les milices salafistes anti-Assad – et ce sous la supervision de la CIA –, l’administration Obama put répandre la fausse perception voulant que les États-Unis n’étaient pas intervenus en Syrie. D’ailleurs, le Vice-président Joe Biden reconnut publiquement le soutien de l’Arabie saoudite, de la Turquie [et d’autres partenaires régionaux de Washington] en faveur des groupes armés salafistes en Syrie, dont al-Qaïda et l’État Islamique. Or, il déforma la réalité en affirmant que ces proches alliés des États-Unis agissaient contre la volonté de Washington. 87

 

Ce processus a rendu crédibles les accusations d’« inaction » des États-Unis en Syrie proférées par les faucons américains et les partisans de l’opposition syrienne. Il a aussi permis d’accuser Washington d’avoir abandonné, voire de s’être opposé à l’insurrection anti-Assad – malgré l’intervention agressive [mais clandestine de la CIA et de ses alliés] pour la soutenir. 88 Face à de telles critiques, l’envoyé spécial américain en Syrie Michael Ratner expliqua lors d’une réunion [à huis clos] avec des membres de l’opposition syrienne que « les groupes armés [dans leur pays] recevaient beaucoup de soutien, fourni non seulement par les États-Unis mais aussi par d’autres partenaires ». Durant cette même réunion, le secrétaire d’État John Kerry ajouta que « nous avons injecté une quantité extraordinaire d’armes » en Syrie, et que « le Qatar, la Turquie, l’Arabie saoudite [introduisaient] une énorme proportion d’armements, de gigantesques sommes d’argent ». 89

 

Quand la militarisation du soulèvement a-t-elle débuté ?

 

Alors que les responsables américains et saoudiens affirment que l’approvisionnement en armes des groupes militants de l’opposition débuta en 2012, le flux d’armements vers ces factions depuis la Jordanie, l’Irak et le Liban voisins commença beaucoup plus tôt – et ce avec l’aide des services spéciaux.

 

Début mars 2011, le gouvernement syrien affirma qu’il interceptait des armes illégalement introduites depuis l’Irak, soit deux semaines avant le début des manifestations à Deraa, le 18 mars. 90 Ces déclarations furent largement rejetées par les observateurs occidentaux. Or, elles sont crédibles au vu des allégations similaires provenant de l’opposition. Muhammad Jamal Barout écrivit que, selon l’opposant et militant des droits de l’Homme Haitham Manna’, il y a eu des communications secrètes entre des hommes d’affaires syriens basés à l’étranger et les mouvements d’opposition dans tout le pays. Estimant que leurs intérêts avaient été lésés par le réseau pro-régime du milliardaire Rami Makhlouf, lesdits hommes d’affaires souhaitaient se venger du gouvernement syrien en armant et en finançant la rébellion. Barout note qu’apparemment, ils entretenaient des relations avec des réseaux professionnels de contrebande, qui étaient capables de livrer des armes à n’importe quel endroit en Syrie. Il souligna également que certains membres du Courant du futur – un important parti politique libanais dirigé par Saad Hariri, qui est connu pour avoir un fort appui saoudien et américain –, figuraient parmi ceux qui organisaient ces expéditions d’armes. Toujours selon Barout, Haitham Manna’ divulgua publiquement une partie de ces contacts dans une interview sur Al-Jazeera le 31 mars 2011, deux semaines seulement après le début des manifestations anti-gouvernementales. Il affirma alors qu’il avait « reçu à trois reprises des offres pour armer les mouvements à Raqqa et à Deraa, et ce par des tiers qu’il n’a pas identifiés durant cet entretien. » 91

 

Manna’ offrit de plus amples détails à Alix Van Buren, du journal italien La Repubblica, en évoquant « trois groupes qui étaient entrés en contact avec lui afin de fournir de l’argent et des armes aux rebelles en Syrie. Tout d’abord, un homme d’affaires syrien (l’histoire rapportée par Al-Jazeera) ; il fut ensuite sollicité par “plusieurs opposants syriens pro-américains”, pour reprendre ses termes (…) ; enfin, il évoqua de telles approches de la part de “Syriens au Liban, fidèles à un parti local opposé à [Bachar el-Assad]”. » 92

 

Toujours selon Van Buren, d’autres sources de l’opposition affirmèrent que les partisans de l’ancien Vice-président syrien Abd al-Halim Khaddam – qui s’était exilé en France des années auparavant –, « semaient le trouble en distribuant de l’argent et des armes », et s’ingéraient [en Syrie en faisant] « couler le sang des innocents ». 93

 

Azmi Bishara, un ancien parlementaire arabe de la Knesset, qui dirige actuellement le Centre Arabe de Recherches et d’Études Politiques basé au Qatar, souligne lui aussi que des groupes armés commencèrent à faire entrer des armes dans la ville syrienne de Homs depuis le Liban voisin à la fin avril 2011, et qu’elles furent d’abord utilisées dans des enlèvements et des assassinats. Il explique qu’à Homs, en juillet 2011, des militants de l’opposition tuèrent ou kidnappèrent 30 personnes en une seule journée. Ces armes furent également employées contre l’armée syrienne lorsqu’elle tenta de prendre d’assaut des villes ou des villages, comme à Qalqilya le 14 mai 2011, ou à Rastan et à Talbiesah le 20 mai 2011. À l’instar de Barout, Azmi Bishara indique qu’un grand nombre de ces armes furent illégalement introduites dans la région de Homs par des partisans du leader du Courant du futur, Saad Hariri. Il rappelle notamment que certains groupes armés ont inclus son patronyme ou celui de son père, Rafiq Hariri, dans leur appellation. 94

 

Citant un militant de Homs, le National – qui appartient aux Émirats Arabes Unis –, rapporta que « l’armée doit affronter une résistance armée, et [qu’elle] n’est pas en mesure d’entrer » dans les villes voisines de Talbiseh et de Rastan, alors que des membres de l’opposition combattaient avec des mitrailleuses et des lance-grenades. Ce militant ajouta que, « ces dernières années, des armes de contrebande ont été introduites depuis des pays voisins tels que l’Irak et le Liban ». 95

 

Des tueries contre les forces de sécurité syriennes

 

Par conséquent, les violences perpétrées par des militants de l’opposition contre les forces de sécurité et l’armée syrienne ont accompagné les manifestations anti-gouvernementales depuis le début. Par exemple, Israel National News rapporta que « sept policiers [avaient] été tués, et [que] le siège et le palais de justice du parti Baas [avaient] été incendiés » le dimanche 20 mars 2011, deux jours seulement après la première grande manifestation à Deraa. 96 La journaliste Sharmine Narwani confirma le fait que, trois jours plus tard, deux soldats syriens nommés Sa’er Yahya Merhej et Habeel Anis Dayoub furent également tués à Deraa. 97 Narwani rapporta également que, selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH), des militants de l’opposition tuèrent 19 membres des mukhabarat, les forces de sécurité syriennes, à Deraa le 1er avril 2011. 98

 

Le 10 avril 2011, des militants de l’opposition tuèrent 9 soldats syriens voyageant en bus à Banyas. Certains activistes tentèrent de rejeter la responsabilité de ces meurtres sur le gouvernement syrien. Par la suite, ces allégations furent relayées sans aucune nuance par le Guardian, qui s’appuya sur une vidéo d’un soldat blessé que lui avait fournie l’opposition. Ce journal britannique affirma que ce militaire reconnaissait avoir été ciblé par les forces de sécurité du gouvernement après avoir refusé de tirer sur des civils. Or, ces affirmations ont été réfutées par l’expert de la Syrie Joshua Landis, qui écrivit que « cette vidéo ne “soutient” pas le récit que le Guardian promeut. En effet, ce soldat nie avoir reçu l’ordre de tirer sur des civils. En réalité, il affirme qu’il était en route pour Banyas afin d’assurer la sécurité [publique]. Il ne dit pas que des agents du gouvernement ou des soldats lui ont tiré dessus. En fait, il le nie. L’individu qui l’interroge essaie de lui faire dire ce qu’il veut entendre, mais le soldat réfute clairement l’histoire qu’il tente de lui faire avouer. Dans cette vidéo, le soldat blessé est entouré de gens qui essayent de lui faire dire qu’il a été abattu par un officier militaire. Ce soldat affirme clairement que [ses supérieurs leur] ont dit : “Tirez sur eux S’ILS vous tirent dessus.” » 99

 

Le 17 avril 2011, des militants de l’opposition assassinèrent le général de brigade Abdu Telawi, ses deux fils et son neveu près du quartier Zahra, à Homs. Selon le chercheur syrien Aziz Nakkash, ces tueries sont intervenues « à un moment où les manifestations anti-régime se sont intensifiées. L’événement fut largement médiatisé, avec les corps mutilés de ces hommes et les funérailles de Wadi al-Dahab diffusés à la télévision. » 100 À l’époque, deux autres officiers alaouites de l’armée syrienne, Ra’id Iyad Harfoush et Muaein Mahla, furent également assassinés à Homs, cet événement s’inscrivant dans une série de meurtres sectaires entre les sunnites et les alaouites dans cette localité. 101

 

L’ambassadeur indien en Syrie V.P. Haran rappela que, le 18 avril 2011, les médias locaux rapportèrent qu’entre 6 et 8 soldats avaient été tués dans le raid d’un groupe armé contre deux postes de sécurité sur la route entre Damas et la frontière jordanienne. Après avoir visité la région deux jours plus tard et parlé avec les habitants, Haran eut l’impression que quelque chose d’encore plus plus grave s’était produit. Lors de conversations privées, l’ambassadeur des États-Unis en Syrie Robert Ford et leur homologue irakien lui affirmèrent tous deux qu’ils pensaient qu’al-Qaïda en Irak était responsable de ces tueries – cette organisation ayant créé par la suite le Front al-Nosra. 102

 

Témoignant à Human Rights Watch, des sources de l’opposition confirmèrent que des opposants avaient tué 7 membres des forces de sécurité le 22 avril 2011, lors d’une manifestation dans la ville de Nawa, dans la province de Deraa. 103

 

Le 25 avril 2011, des militants de l’opposition tuèrent 19 soldats syriens. La journaliste Sharmine Narwani écrivit que, « durant le lundi de Pâques du 25 avril, les troupes syriennes finirent par pénétrer à Deraa. Dans ce qui devint le lieu du second massacre de militaires depuis le début du week-end, 19 soldats furent abattus (…) par des assaillants inconnus. Leur nom, leur âge, leur date et lieu de naissance et de décès ainsi que leur statut matrimonial/parental sont consignés dans une liste de victimes militaires obtenues au Ministère syrien de la Défense. Ce listing a été corroboré par un autre document détaillant les pertes dans les services de sécurité, que j’ai obtenu grâce à une source non-gouvernementale impliquée dans les efforts de paix. L’authenticité de ces 19 noms fut vérifiée grâce à cette seconde liste. » 104

 

Alors que les combats entre l’armée syrienne et les militants de l’opposition se poursuivaient à Deraa, la plupart des médias occidentaux les décrivaient comme une tentative d’écraser militairement des manifestations pacifiques. Des sources issues de l’opposition ont toutefois confirmé que des affrontements entre l’armée syrienne et des militants inconnus avaient lieu. Le 27 avril 2011, Al-Jazeera cita un habitant de Deraa, qui observait que « l’armée se [battait] avec certaines factions car il y [avait] eu des tirs nourris des deux côtés », selon lui. « Je ne peux pas dire qui est l’autre camp, mais je peux affirmer que la situation est difficile pour les habitants. » 105

 

Le journaliste d’Al-Jazeera Ali Hashem rapporta ensuite que des hommes armés pénétraient en Syrie depuis le Liban en avril et en mai 2011, et qu’ils se heurtaient à l’armée syrienne. 106 Ces hommes armés inconnus étaient probablement des militants salafistes de la ville de Tripoli, au nord du Liban, à deux heures de voiture de Homs. Le journal Der Spiegel rapporta que cheikh Masen al-Mohammad, un influent prédicateur salafiste de Tripoli, envoyait des combattants en Syrie dès l’été 2011. 107

 

Dans une rare admission précoce de la nature armée de l’opposition durant les premiers mois du soulèvement syrien, le New York Times rapporta le 8 mai 2011 que « les hauts responsables américains reconnaissent que certains manifestants ont été armés. La télévision syrienne regorge d’images d’enterrements de soldats. » 108

 

Le 4 juin 2011, des militants de l’opposition tendirent une embuscade et tuèrent 120 soldats dans la ville de Jisr al-Chogour, près de la frontière turque. Cette effusion de violence débuta lorsqu’un militant armé du nom de Basil al-Masry mourut alors qu’il attaquait un check point gouvernemental. Cet événement mit en colère de nombreux habitants de la ville, qui croyaient la rumeur selon laquelle il n’était pas armé, tout en ignorant son opération. Ainsi, ses funérailles se transformèrent en une manifestation anti-gouvernementale. Alors que les protestataires avançaient vers le bureau de poste local, plusieurs centaines de militants islamistes émergèrent de ce rassemblement et ouvrirent le feu sur des tireurs d’élite du gouvernement stationnés sur le toit de cet édifice. Ils lancèrent ensuite des engins incendiaires à l’intérieur de ce bureau de poste, déclenchant un incendie qui tua huit personnes. Puis ils attaquèrent un bâtiment voisin de la sécurité militaire, où des agents de la sécurité de l’État et de la sécurité politique s’étaient barricadés. Lorsque les autorités syriennes envoyèrent un convoi de soldats pour les secourir, les islamistes leur tendirent une embuscade, tuant près de 120 militaires. 109

 

Des militants de l’opposition ont répandu la fausse affirmation selon laquelle ces soldats étaient des transfuges tués par leurs propres supérieurs alaouites, malgré les preuves du contraire fournies par le chercheur Joshua Landis. En effet, ce dernier montra que ces militaires avaient été tués par des hommes armés issus de l’opposition. 110 Comme le rapporta la journaliste du Time Magazine Rania Abouzeid, les militants impliqués dans cet événement mirent plusieurs années à reconnaître que cette histoire de soldats déserteurs était fabriquée. À l’époque, elle avait elle-même rendu compte de cet incident, et elle avait involontairement transmis de fausses allégations suggérant que les soldats morts avaient déserté. 111 Par la suite, elle infirma ses informations, et elle fournit tous les détails de cet événement après avoir interrogé un islamiste qui avait participé à cette attaque, ainsi que d’autres civils présents lors de la manifestation initiale devant le bureau de poste. Ce militant reconnut également que ses hommes et lui avaient filmé les corps de certains membres des forces de sécurité qu’ils avaient tués et présenté ces vidéos comme si elles montraient « une fosse commune remplie de victimes du régime ». Cette affirmation fallacieuse à propos de la défection de soldats fut utilisée pour dissimuler le fait que des militaires avaient été tués par des militants islamistes, et permettre ainsi de continuer à décrire ce soulèvement comme pacifique. 112

 

Six jours après les tueries de Jisr al-Chogour, Hala Jaber du Sunday Times rapporta un incident similaire, durant lequel des hommes armés islamistes s’étaient infiltrés dans une manifestation pour attaquer les forces de sécurité syriennes, cette fois dans la localité de Maarat al-Nouman. Selon des chefs tribaux de cette ville, des individus équipés de fusils d’assaut et de lance-grenades rejoignirent quelque 5 000 manifestants qui protestaient devant une caserne militaire au milieu de la ville. Ces hommes armés attaquèrent cette base, où une centaine de policiers se barricadèrent avant qu’un hélicoptère de l’armée ne vienne les secourir. Durant cette attaque, l’on comptabilisa 4 membres des forces de l’ordre et 12 assaillants morts, en plus des 20 policiers blessés. Au final, cette caserne fut saccagée par la foule puis incendiée, tout comme le palais de justice et le poste de police local. 113

 

Durant cette période, des militants de l’opposition commencèrent à assassiner des informateurs du gouvernement. Amnesty International rapporta que, selon un travailleur humanitaire impliqué dans le transport des morts et des blessés dans la banlieue damascène de Douma, « en juillet et en août 2011, un homme était “exécuté” toutes les deux semaines environ (…) Nous allions les chercher. La raison la plus souvent invoquée pour ces meurtres était que la victime avait servi d’indicateur pour les services de sécurité. Le nombre de personnes “exécutées” est progressivement passé à un, puis à deux ou trois par semaine. En juillet 2012, trois à quatre personnes étaient “exécutées” chaque jour, et nous ne pouvions plus savoir de quoi ils étaient précisément accusés. Les gens les appelaient simplement des “informateurs”. » 114

 

Alors que le gouvernement syrien était confronté à un curieux mélange de protestations non-violentes et d’insurrection armée depuis le début du soulèvement, les reportages occidentaux se concentraient uniquement sur les manifestations, tout en laissant entendre que toute mort survenant en Syrie résultait du fait que l’État syrien avait tué des manifestants pacifiques exigeant la démocratie. Pour expliquer la mort de militaires et de membres des forces de sécurité, les journalistes occidentaux véhiculèrent des théories du complot infondées, selon lesquelles l’armée syrienne tuait ses propres soldats.

 

Le Damascus Center for Human Rights Studies (DCHRS) fut l’une des organisation qui contribua à propager ces fausses informations. Le 5 mai 2011, les médias publics britanniques rapportèrent que des sources au sein du DCHRS « avaient indiqué que 81 corps de soldats et d’officiers de l’armée avaient été retrouvés. La plupart avaient été tués d’une balle dans le dos. Le DCHRS [déclara] qu’il [soupçonnait] fortement que ces militaires aient été liquidés pour avoir refusé de tirer sur des civils. » 115 Le DCHRS est basé à Washington, tandis que Radwan Ziadeh, le fondateur de cette organisation, a des liens anciens avec les gouvernements américain et britannique. En 2010, peu de temps avant le déclenchement de la guerre en Syrie, Ziadeh était membre de la National Endowment for Democracy (NED). Il est également devenu directeur des relations extérieures du Conseil National Syrien (CNS), qui représentait à l’étranger l’opposition politique soutenue par les États-Unis, le Royaume-Uni, les pays du Golfe [et leurs alliés]. Le journaliste Max Blumenthal note que la NED joua un rôle clé dans la déstabilisation de divers gouvernements considérés comme des ennemis des États-Unis. Il remarqua également que, d’après le cofondateur de cette organisation Allen Weinstein, « une grande partie de nos activités étaient menées clandestinement par la CIA il y a vingt-cinq ans. »

 

Ces improbables allégations selon lesquelles le gouvernement syrien aurait tué ses propres soldats ont même été rejetées par Rami Abdul Rahman, le chef de l’OSDH pro-opposition, qui est l’une des principales sources d’information sur les événements en Syrie pour la presse occidentale. Selon Abdul Rahman, « ce petit jeu qui consiste à dire que l’armée tue ses déserteurs – je ne l’ai jamais accepté, car c’est de la propagande. » 116

 

À suivre…

 

Texte original par William Van Wagenen

 

Traduction en français par Maxime Chaix

 

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