Venezuela : « baie des Cochons 2.0 » ou nouvel échec de l’équipe de Juan Guaidó ?

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Vu la retentissante débâcle d’un groupe de mercenaires anti-Maduro, il serait tentant de comparer ce fiasco à celui de la CIA lors de l’invasion de la baie des cochons à Cuba, en 1961. Or, à mesure qu’émergent les détails de cette opération, il semblerait plutôt qu’il s’agisse d’un nouvel échec de l’équipe de Juan Guaidó, et/ou d’une société militaire privée américaine nommée Silvercorp USA. Si la volonté de renverser Maduro au sein de l’administration Trump n’est pas un mystère – notamment du fait de sa guerre économique féroce contre la population vénézuélienne –, il semble peu probable qu’elle soit à l’origine de cette calamiteuse opération. Décryptage. 

 

Qu’elle fût soutenue ou non par le gouvernement des États-Unis, l’opération Gideon est un désastre pour Washington. En effet, l’implication de la société militaire privée Silvercorp USA dans ce fiasco représente une victoire majeure pour Maduro sur le champ de bataille informationnel. En outre, rappelons que deux anciens Bérets Verts américains ont été capturés par les autorités vénézuéliennes, et que les deux co-fondateurs de Silvercorp USA étaient eux aussi des ex-membres des Forces spéciales américaines. Vu la nationalité de ces assaillants, Maduro accusa les gouvernements de Colombie et des États-Unis d’avoir fomenté cette opération. Dès que l’échec de cette campagne fut dévoilé le 3 mai, le Président vénézuélien et de nombreux observateurs ont ainsi fait référence au fiasco de la baie des cochons, lorsque la CIA et ses alliés cubains échouèrent à renverser Castro en 1961. Or, un certain nombre de détails troublants au sujet de cette opération Gideon nous amène à penser qu’elle ne constitue pas une action clandestine de la CIA, mais une nouvelle bourde du clan de Juan Guaidó – qui accumule les débâcles. Voici les principaux éléments qui nous amènent à ce constat. 

 

Tout d’abord, replaçons l’opération Gideon dans son contexte historique. En vertu de la doctrine Monroe énoncée en 1823, le gouvernement des États-Unis considère l’Amérique latine comme sa zone d’influence immédiate, prohibant alors tout colonialisme européen sur ce continent. Le siècle suivant, le corollaire Roosevelt détaillé en 1904 permettra aux États-Unis de s’arroger le droit d’intervenir militairement – et de façon unilatérale –, en Amérique latine pour y protéger leurs intérêts. Durant ce même XXème siècle, les stratèges de Washington ont acquis une longue expérience dans la planification et l’exécution de coups d’États sur ce continent. Ainsi, la première guerre secrète de la CIA visant à écarter un dirigeant latino-américain en soutenant une milice fut menée en 1954 au Guatemala, dans le but de faire tomber le Président démocratiquement élu Jacobo Árbenz. L’Agence baptisa cette opération PBSUCCESS, et sa réussite instaura la dictature militaire du lieutenant-colonel Carlos Castillo Armas.

 

Pour écarter Árbenz, dont les réformes agraires menaçaient les intérêts des « monopoles nord-américains » –, et notamment ceux de la multinationale United Fruit Company –, la CIA dirigée par Allen Dulles forma une milice d’environ 400 hommes, armés et entraînés dans des bases au Honduras et au Nicaragua. Équipés d’avions fournis par l’Agence, mais en sous-nombre, ils rencontrèrent des difficultés dès le début de leur offensive. Or, leurs attaques aériennes – bien qu’ayant provoqué des destructions limitées –, eurent un impact majeur sur le moral de la population et de ses dirigeants. Au final, leur infériorité numérique fut compensée par une campagne de guerre psychologique orchestrée par la CIA, la radio jouant un rôle central dans ce dispositif. Cette vague de propagande démoralisa de nombreux Guatémaltèques, dont Árbenz lui-même, en présentant comme inéluctable la victoire de mercenaires décrits comme nettement plus nombreux qu’ils ne l’étaient en réalité. Parallèlement, la menace d’une intervention des Marines et d’habiles manœuvres diplomatiques facilitèrent la chute d’Árbenz.

 

Or, depuis 1954, la CIA a pu longuement peaufiner ses techniques de coups d’État dans cette zone, et mobiliser des moyens nettement plus importants que cette opération PBSUCCESS. Comme l’ont souligné nos confrères du New York Magazine, « normalement, lorsque les gens pratiquent quelque chose pendant très longtemps, ils deviennent compétents. Par exemple, le gouvernement des États-Unis a investi pendant plusieurs décennies des troupes et de l’argent dans ses activités au sud de notre frontière. Je fais ici référence aux coups d’État. Les États-Unis n’ont jamais rencontré une figure politique latino-américaine de gauche qu’ils ne voulaient pas renverser, et l’on pourrait penser qu’après un certain temps, ils ont acquis un certain talent dans ce domaine ». Or, la société Silvercorp USA donne plutôt l’impression d’avoir voulu médiatiser son opération, avec comme objectif d’en produire un documentaire. Dans tous les cas, leurs innombrables erreurs ne correspondent pas à la prudence extrême d’un service spécial tel que la Division des activités clandestines de la CIA. 

 

Soulignons d’autres bizarreries flagrantes dans cette campagne. La première est que, trois jours avant son lancement, l’Associated Press en révéla la planification, et le fait qu’elle était vouée à l’échec. Par conséquent, elle fut lancée alors que cette agence de presse venait de l’éventer, et de la décrire comme irréalisable. Relevons également le manque total de discrétion de la part de Jordan Goudreau, le fondateur de Silvercorp USA. Le 3 mai, il revendiqua l’opération Gideon sur Twitter alors qu’elle était en cours, et qu’elle échouait. Dans le même registre, les médias vénézuéliens exhibèrent les documents d’identité des deux ex-Bérets Verts américains participant à cette opération. Or, tous les éléments clandestins des services spéciaux pourront vous le confirmer : ils agissent sous une fausse identité, et toute mort éventuelle en opération est habituellement tenue secrète par les autorités. 

 

Un autre élément étrange est le manque de personnel déployé par Silvercorp USA. Contrairement à la campagne PBSUCCESS, qui mobilisa environ 400 hommes pour renverser Árbenz en 1954, la guerre secrète de la CIA au Nicaragua dans les années 1980 conduisit l’Agence à soutenir près de 20 000 combattants. Vu la volonté manifeste de renverser Maduro au sein de l’administration Trump, peut-on croire qu’elle aurait autorisé la CIA à mener cette opération avec seulement une soixantaine de Vénézuéliens et deux ex-Bérets Verts américains ? Cette hypothèse n’est pas crédible, en particulier lorsque l’on constate les moyens colossaux investis par la CIA et ses alliés entre 2011 et 2017 pour tenter de renverser Assad. Elle est encore moins envisageable lorsque l’on garde à l’esprit que cette campagne de Silvercorp USA fut dévoilée trois jours avant son exécution par l’Associated Press

 

Depuis le 3 mai, on a pu observer d’autres détails étranges autour de cette opération. L’on peut notamment citer le contrat entre le clan Guaidó et Silvercorp USA, qui prévoyait que cet opposant à Maduro utilise cette firme de mercenariat comme sa milice privée – voire son escadron de la mort personnel. D’ailleurs, le cofondateur de cette société l’a récemment quittée, en soulignant qu’il avait désapprouvé cette campagne en amont, et qu’il la trouvait absurde. En parallèle, nous avons appris que deux importants conseillers de Juan Guaidó basés aux États-Unis avaient démissionné de leurs fonctions, l’un d’entre eux ayant reconnu l’authenticité du contrat qui les liait à Silvercorp USA. Enfin, l’Associated Press révéla que le directeur de cette société militaire privée est sous le coup d’une enquête fédérale américaine pour trafic d’armes depuis mars dernier. Ces étrangetés sont innombrables, et trahissent une opération désespérée de la part du clan Guaidó et/ou de Silvercorp USA, plutôt qu’une campagne de changement de régime orchestrée par la CIA. Évidemment, l’administration Trump souhaite toujours renverser Maduro. Or, il lui faudra certainement plus d’une soixantaine hommes pour y parvenir. 

 

Maxime Chaix 

 

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