EXCLUSIF : Comment Londres a promu les « modérés » tout en soutenant le futur Daech

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De récentes révélations prouvent que le gouvernement britannique a organisé plusieurs opérations de propagande pour attiser la guerre en Syrie, à la fois contre Bachar el-Assad et ses opposants djihadistes – y compris l’« État Islamique ». Si ces informations sont intéressantes, elles occultent le fait que le MI6 fut impliqué très précocement dans l’appui de la nébuleuse extrémiste qui finira par former Daech au printemps 2013. Voici donc une relecture critique de ces révélations, à l’aune des activités inavouables, mais documentées, des services spéciaux britanniques et de leurs alliés en Syrie à partir de l’automne 2011. 

 

Le 18 mai dernier, notre confrère Mark Curtis souligna dans MiddleEastEye.net que « des documents obtenus par le journaliste d’investigation Ian Cobain (…) fournissent des détails sur cinq programmes clandestins de propagande menés par le Royaume-Uni en Syrie depuis 2012. Ces opérations impliquèrent la création d’un réseau de “journalistes citoyens” à travers le pays, et ce dans le but de façonner les perceptions de ce conflit. Ces révélations remettent en cause la narration de cette guerre promue par les médias britanniques, qui affirment que le Royaume-Uni n’aurait joué qu’un rôle mineur ou inexistant dans ce conflit, et qu’il n’aurait soutenu que des groupes d’opposition “modérés”. Elles confirment également le fait que le public britannique peut être considéré par son propre gouvernement comme une cible pour des opérations de propagande », ce qui n’est pas surprenant. Parmi les principaux points de ces révélations de Ian Cobain, l’on peut citer :

 

1) la planification et la mise en oeuvre, par le Ministère de la Défense britannique, d’opérations psychologiques visant à diaboliser Assad et à discréditer Daech, tout en faisant la promotion de l’« opposition modérée » ;

 

2) le pilotage d’une partie de ladite « opposition modérée » par les services britanniques, à travers des agences de relations publiques chargées de recruter des « journalistes citoyens » et de les former, de les encadrer et de leur fournir des moyens de communication ; 

 

3) la gestion de la propagande de groupes islamistes radicaux pourtant décrits par Londres comme « modérés », tels que Jaysh al-Islam – dont l’ancien porte-parole fut récemment arrêté à Marseille pour des accusations de crimes de guerre ;

 

4) le fait que les activistes et autres « journalistes citoyens » recrutés par ces agences de communication ignoraient qu’ils étaient manipulés, encadrés et financés par les services britanniques ;

 

5) l’utilisation, par Londres, de ce vaste réseau à des fins de collecte de renseignements.

 

Si la divulgation de ces programmes est intéressante, et qu’elle montre la détermination du Royaume-Uni dans le projet de renverser Assad, elle fait l’impasse sur l’élément le plus scandaleux de l’engagement britannique dans cette féroce guerre en Syrie. 

 

Des révélations importantes, mais qui masquent le rôle clé du MI6 dans l’essor de Daech 

 

Lorsqu’elles ont été publiées en février, nous n’avions pas pris le temps d’analyser ces révélations de Ian Cobain. Or, ce récent article de Mark Curtis nous rappelle pourquoi elles sont importantes, mais également trompeuses. En clair, si les autorités britanniques ont reconnu avoir fourni de l’« aide non létale » à l’opposition anti-Assad, elles n’ont jamais admis avoir transféré, depuis l’automne 2011, des armes à la nébuleuse djihadiste qui allait former Daech en 2013.

 

En effet, toujours selon Mark Curtis – qui est le plus fin connaisseur de ce dossier outre-Manche –, « le Royaume-Uni s’est impliqué dans un “réseau d’exfiltration” d’armes livrées en Syrie depuis le territoire libyen via le Sud de la Turquie. Cette opération avait été autorisée début 2012 en vertu d’un accord secret conclu entre Washington et Ankara. Révélé par le journaliste Seymour Hersh, ce projet fut financé par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar, tandis que “la CIA, avec le soutien du MI6, était responsable de l’acheminement vers la Syrie des armements issus des arsenaux de Kadhafi”. (…) Hersh nota qu’“au final, un grand nombre d’individus (…) qui ont reçu ces armes étaient des djihadistes”, dont certains étaient affiliés à al-Qaïda. En effet, l’on estime que le Qatar – qui était le principal allié des Britanniques dans l’éviction de Kadhafi, et qui reprenait ce rôle en Syrie –, fournissait des armes et de l’argent au Front al-Nosra. Le Telegraph rapporta les propos d’un diplomate moyen-oriental selon lesquels le Qatar était responsable du fait qu’al-Nosra “avait de l’argent, des armes et tout ce dont il [avait] besoin” ».

 

Or, il s’avère qu’al-Nosra, en tant qu’émanation de l’État Islamique d’Irak, constituait alors le futur Daech. En effet, durant l’été 2011, Abou Bakr al-Baghdadi envoya Mohammed al-Joulani et six autres émirs pour infiltrer la rébellion en Syrie, et ainsi créer le Front al-Nosra pour y combattre les troupes de Bachar el-Assad. En avril 2013, al-Baghdadi décréta qu’al-Nosra faisait partie de ce qu’il nomma l’« État Islamique en Irak et au Levant » (EIIL, dont l’acronyme est Daech). Divisé face à cette affirmation d’autorité du futur « calife », ce groupe terroriste se sépara en deux entités. L’EIIL intégra environ 15 000 combattants d’al-Nosra, et les 5 000 hommes qui refusèrent de prêter allégeance à l’organisation d’al-Baghdadi restèrent fidèles à leur chef syrien, Mohammed al-Joulani. Ils garderont alors le nom d’al-Nosra. Précisons alors que ces informations n’ont jamais été démenties ni confirmées par les autorités britanniques.

 

Leur discrétion est compréhensible car, au printemps 2015, le risque d’« embarrasser profondément » les services secrets de Sa Majesté conduisit la Haute Cour de Justice de Londres à abandonner ses poursuites contre un ex-djihadiste du Front al-Nosra. En se basant sur de simples articles de presse, dont celui de Seymour Hersh cité précédemment, ses avocats avaient rappelé que le MI6 et la CIA étaient accusés d’avoir soutenu ce même réseau terroriste. En d’autres termes, l’institution judiciaire enterra ce dossier pour ne pas exposer le rôle trouble des services spéciaux britanniques et de leurs alliés dans leur guerre secrète anti-Assad. Précisons alors que, trois ans plus tard, le gouvernement britannique refusa de décrire ses rapports avec cet islamiste et son réseau devant un député de la Chambre des Communes. Comme nous l’expliquons fréquemment, toute opération clandestine suffisamment bien construite peut être démentie par les autorités concernées. 

 

L’habile gestion des fuites par les services secrets britanniques 

 

Ce manque de transparence est courant au Royaume-Uni, notamment lorsque ses intérêts énergétiques sont menacés. En janvier 2017, cette même juridiction rejeta deux recours collectifs déposés par plus de 40 000 Nigérians contre la Royal Dutch Shell, qu’ils accusaient d’être responsable de fuites massives de pétrole dans leur pays. Six mois plus tard, la Haute Cour décréta – en invoquant des « preuves secrètes » –, que les ventes d’armes « made in UK » vers l’Arabie saoudite étaient légales, et qu’elles ne risquaient pas d’entraîner des violations du Droit international humanitaire. Or, depuis près de deux ans, le Yémen avait été durement frappé par les bombes de la coalition arabe menée par Riyad, et soutenue par la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis. Lorsque de tels intérêts sont en jeu, la raison d’État tend à s’imposer, au détriment de la démocratie et de la transparence qu’elle implique.

 

En novembre 2017, la chaîne publique BBC révéla pourtant que les miliciens kurdes des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) avaient conclu un accord avec Daech pour laisser des centaines de djihadistes et leurs familles quitter Raqqa en toute sécurité. Selon les informations de ce média, leur convoi long de plusieurs kilomètres avait abandonné cette ville avec le consentement et la couverture aérienne de la coalition commandée par le Pentagone, « certains des membres les plus recherchés de l’État Islamique » ayant alors pris la fuite dans le désert syrien. Le mois suivant, la BBC affirma que les fonds d’un programme du Foreign Office en faveur de l’opposition anti-Assad avaient été détournés par des groupes terroristes. Choquantes pour l’opinion, ces révélations sont néanmoins perçues par le chercheur Christopher Davidson comme des « exemples typiques de fuites limitées », en ce qu’elles viseraient à dissimuler la véritable nature de l’implication du MI6 et de ses partenaires dans leur guerre secrète anti-Assad. La communication trompeuse des autorités britanniques tend à lui donner raison car, jusqu’à présent, elles ont refoulé l’engagement précoce de leurs services spéciaux dans la guerre secrète de la CIA et de ses alliés contre Assad. 

 

Or, depuis 2016, les révélations de Ian Cobain se concentrent sur les opérations de propagande de Londres contre Daech et Damas, mais elles passent sous silence le fait que le Royaume-Uni a soutenu des groupes islamistes en Syrie dès l’automne 2011 – y compris le futur « État Islamique ». D’après l’une de nos sources bien informées, « Londres maintient une chape de plomb sur cette question, à l’instar de ses alliés occidentaux qui ont, d’une manière ou d’une autre, soutenu la montée en puissance des islamistes anti-Assad, et y compris de Daech. À l’époque, ils considéraient ces milliers d’extrémistes non pas comme une menace globale, mais limitée au Levant. Pressés par leurs alliés turcs et sunnites, ils voulaient simplement faire tomber Assad, et ce par tous les moyens autres qu’un engagement militaire direct. Par la suite, nous avons subi les funestes conséquences de ces politiques délirantes. Il n’est donc pas surprenant que les puissances occidentales tentent de masquer leur implication dans cette guerre secrète, y compris en faisant fuiter des éléments qui exposent leur rôle tout en le minimisant. C’est le cas des révélations de Ian Cobain, qui ressemblent à des fuites limitées – sans qu’il n’en ait nécessairement conscience, d’ailleurs. Selon moi, il faudra attendre encore longtemps pour connaître l’étendue de cette guerre de changement de régime. » Au vu de mes difficultés persistantes pour aborder ce sujet dans les médias grand public, je ne peux qu’acquiescer.

 

Maxime Chaix

 

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