Le complotisme et l’officialisme : deux fléaux qu’il faut combattre

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La crise globale et multiforme engendrée par le coronavirus a exacerbé deux fléaux qui s’auto-alimentent : le complotisme et l’officialisme. En effet, si des théories irrationnelles se sont massivement diffusées sur les réseaux sociaux durant le confinement, des thèses tout aussi infondées ont conduit nos dirigeants à adopter hâtivement des politiques qui auront des conséquences économiques, sociales et sécuritaires calamiteuses sur le long terme. Plus que jamais, l’esprit critique et le débat éclairé doivent être défendus, dans un contexte où l’officialisme et le complotisme polarisent nos sociétés à un degré où le dialogue n’est plus possible – ce qui augure de sombres lendemains. Voici donc quelques pistes de réflexion pour apaiser le débat public.   

 

En 2002, Karl Rove, qui était alors le principal conseiller de George W. Bush, dialogua avec le journaliste Ron Suskind. Comme ce dernier l’a rapporté, Rove « m’a dit que les gens comme moi faisaient partie de ces types “appartenant à ce que nous appelons la communauté [qui se base sur la] réalité” : “Vous croyez que les solutions émergent de votre judicieuse analyse de la réalité observable.” J’ai acquiescé et murmuré quelque chose sur les principes des Lumières et l’empirisme. Il me coupa : “Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire, maintenant, poursuivit-il, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement, comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire (…). Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons.” »

 

Alors au coeur de cet « empire » qui créé ses « propres réalités », Karl Rove fut un élément central de la propagande visant à faire croire à l’opinion mondiale que Saddam Hussein développait des armes de destruction massive, qu’il protégeait al-Qaïda, et qu’il avait joué un rôle dans le 11-Septembre. À cet effet, le secrétaire adjoint à la Défense Paul Wolfowitz avait créé une officine au sein du Pentagone – l’Office of Special Plans –, qui fut chargée de produire de faux renseignements pour soutenir ces allégations. Comme chacun sait, il fut ensuite démontré qu’elles ne reposaient sur aucune base factuelle. Sachant que le Président irakien était accusé de menacer l’Occident et de soutenir l’organisation d’Oussama ben Laden, s’agissait-il d’une forme de complotisme de la part des faucons de Washington ? Il serait tentant de répondre par l’affirmative. Néanmoins, celles et ceux que l’on qualifie avec mépris de « complotistes » ont la conviction de la véracité de leurs théories. Au contraire, les hauts responsables de l’administration Bush truquaient consciemment les renseignements pour faire accepter cette « réalité » inventée de toutes pièces.

 

Hélas, la puissance de communication du gouvernement des États-Unis, le manque d’esprit critique de nombreuses rédactions, et le consensus militariste engendré par le 11-Septembre ont fait en sorte que les arguments fallacieux du cabinet Bush soient massivement relayés et présentés comme des vérités intangibles. Ce processus illustre ce que nous appelons l’officialisme, qui est une tendance à croire toute information émanant d’une source dont le prestige confère à ses arguments un caractère automatiquement irréfutable. Les années suivantes, ces mensonges d’État ont considérablement affaibli la crédibilité du gouvernement américain et des médias ayant relayé cette propagande sans aucune distance critique. En clair, ce processus a amplifié la suspicion du grand public vis-à-vis de la presse institutionnelle et des autorités politiques, renforçant logiquement le fléau du complotisme.

 

En effet, à l’ère de l’omniprésence de l’Internet dans nos vies quotidiennes, la tendance systématique à se ruer vers des théories alternatives parfois fantaisistes et dénuées de fondements solides peut encourager la violence. S’il est sain de douter de la parole officielle, de faire preuve d’esprit critique et de débattre sans préjugés, croire en n’importe quelle analyse sans même en vérifier les sources est symptomatique d’un double fléau : la vulnérabilité de nos concitoyens face aux manipulations de toutes sortes, et l’effondrement préoccupant de leur confiance envers nos autorités. Or, cette dernière tendance est l’un des trois indicateurs d’une instabilité sociopolitique qui peut conduire à de graves troubles civils. Comme l’a démontré le chercheur Peter Turchin, cette perte de confiance en la parole publique a explosé aux États-Unis, en France, au Royaume-Uni, en Espagne et en Italie après la crise financière de 2008. Or, ce krach a engendrée une paupérisation massive dans ces pays, et une concurrence exacerbée entre les individus diplômés. Ajoutées à la perte de crédibilité de nos institutions, ces trois tendances sont les principaux facteurs de la dislocation de nos sociétés. Pour autant, devrions-nous blâmer nos congénères lorsqu’ils succombent aux sirènes du complotisme ?

 

En réalité, nous estimons que le discrédit de la parole officielle, qu’elle soit politique, médiatique ou scientifique, est principalement dû au phénomène de l’officialisme. Récemment, l’OMS et le Ministère français de la Santé se sont hâtivement basés sur une étude publiée par le prestigieux Lancet pour imposer des mesures restrictives vis-à-vis de l’hydrochloroquine. Or, il s’est rapidement avéré que la fiabilité de cette étude était loin d’être garantie. À l’heure où nous écrivons ces lignes, trois des quatre auteurs de cet article en ont demandé le retrait. Pourtant, la présomption de sérieux dont jouit le Lancet, au même titre que le Ministère français de la Santé et l’OMS, ont conduit les médias internationaux à relayer massivement cette étude sans aucune nuance. Ce réflexe officialiste a donc inévitablement alimenté la défiance envers la parole publique. Il a ainsi renforcé différentes théories sur une éventuelle manipulation des lobbies pharmaceutiques – ce qui est en l’occurrence possible, mais qui n’est pas prouvé. En clair, l’officialisme alimente massivement le complotisme. Il a aussi amené nos États à imposer dans la panique des mesures extrêmes de confinement généralisé, sur la base de modélisations mathématiques pour le moins discutables

 

Il en résulte qu’un nombre croissant de citoyens ne croient plus en la parole publique, et se radicalisent en adhérant à des théories qui justifient des violences préoccupantes, comme par exemple le sabotage d’antennes-relais et le terrorisme d’extrême droite ou d’inspiration islamiste. Face à une telle perte de légitimité, cette même parole publique semble être l’unique vérité intangible pour les pourfendeurs du complotisme. D’ailleurs, nombre d’entre eux s’imaginent que le fait de dénigrer celles et ceux qu’ils qualifient de « conspirationnistes » est la meilleure méthode pour résoudre ce problème. Au contraire, nous estimons que la condescendance et le mépris d’un certain nombre de personnalités « anticomplotistes » ne fait que polariser davantage le débat public, en radicalisant les personnes qui adhèrent à ces théories contestables. Récemment soulignée lors d’un débat sur la RTS, la montée en puissance du complotisme durant le confinement est une preuve éclatante que le dénigrement des « conspirationnistes » est une méthode dangereuse et contre-productive. Ce constat étant posé, que faire ? Voici quelques pistes qui, selon nous, pourraient contribuer à pacifier un débat public qui ressemble davantage à une gigantesque foire d’empoigne qu’à une discussion collective éclairée, rationnelle et constructive. Nous estimons qu’il faudrait donc :

 

1) faire preuve de compréhension, de tolérance et de respect envers celles et ceux qui adhèrent à des théories discutables. En effet, la scandaleuse accumulation de mensonges d’État dans les démocraties occidentales est la cause première du discrédit qui pèse sur la parole publique. Poser ce constat honnête permettrait de débattre plus sereinement avec celles et ceux que l’on considère comme « conspirationnistes ». Il s’agit selon nous de la première urgence, car le dénigrement constant de ces personnes dans les médias grand public a des effets désastreux, en ce qu’il donne l’impression que des journalistes prétentieux s’arrogent le monopole de la vérité – dans un contexte où la défiance de l’opinion publique envers la presse occidentale atteint des niveaux inquiétants ;

 

2) distinguer clairement le complotisme et l’anticonformisme. En d’autres termes, le fait d’estimer que le monde est secrètement dirigé par des reptiliens ne peut être mis au même plan que des analyses sérieuses qui remettent en cause la pensée unique, c’est-à-dire l’officialisme. À titre d’exemple, l’auteur de ces lignes a écrit un livre solidement documenté, dans lequel il démontre que les puissances occidentales ont aidé leurs alliés turcs et moyen-orientaux à soutenir la nébuleuse djihadiste anti-Assad. Bien que cet ouvrage fut salué par un certain nombre d’experts, de journalistes et d’ex-officiers du Renseignement français, d’aucuns ont agressé l’auteur de cet ouvrage en l’accusant d’être complotiste. Heureusement peu nombreuses, ces attaques sont néanmoins lamentables, en ce qu’elles dispensent leurs auteurs de débattre sur le terrain des arguments. Il leur suffit simplement d’insulter un essayiste dont le livre contient près de 800 notes de bas de page, et qui a suscité des recensions élogieuses dans Marianne, Le Monde diplomatique ou la Revue Défense Nationale. Il est donc indigne de balayer ce long travail d’un revers de main en diffamant son auteur sans démontrer l’éventuelle invalidité de ses arguments ; 

 

3) promouvoir la vérification rigoureuse des sources de chaque information. En effet, sur les réseaux sociaux, des mèmes simplistes, des vidéos virales mais non sourcées, ou des articles diffusés par des supports douteux sont massivement relayés par les internautes – sans aucune vérification factuelle. En clair, ce n’est pas parce qu’un argumentaire renforce notre vision du monde qu’il faille le prendre pour argent comptant. Il faut donc faire preuve d’esprit critique permanent, et d’une rigueur totale dans la vérification des analyses que l’on reçoit ;

 

4) multiplier nos sources d’information, y compris si elles contredisent nos convictions. Il est dangereux de ne faire confiance qu’à un nombre restreint de médias, qu’ils soient grand public ou alternatifs. En effet, pour se façonner une vision du monde équilibrée, il faut être ouvert à la contradiction et à la multiplicité des arguments. Dans le cas contraire, l’on peut aisément s’enfermer dans un conformisme stérile, et dans des croyances qui ne se fonderaient pas sur la raison, mais sur la recherche d’informations qui confortent nos opinions ;

 

5) ne pas considérer que les médias grand public sont globalement indignes de confiance. En effet, malgré tous ses travers, la presse institutionnelle occidentale est une source d’informations extrêmement riche, où d’excellents reporters et spécialistes s’expriment avec honnêteté et professionnalisme. Par exemple, Marc Endeweld publie des enquêtes admirables dans Le Média qui, à défaut d’être un site alternatif, peut être considéré comme un organe de presse anti-système. En parallèle, il écrit des articles tout aussi pertinents dans La Tribune, qui est le concurrent direct des Échos – un journal racheté par Bernard Arnault en 2007. Dans le même ordre d’idées, d’aucuns pourraient considérer Paris Match comme un vulgaire magazine de la presse people. Or, son directeur adjoint Régis Le Sommier multiplie depuis des années les reportages en zone de guerre, et produit des ouvrages qui bousculent la pensée unique – à l’instar de son excellent livre sur Bachar el-Assad et le conflit syrien. Afin de réconcilier nos concitoyens avec les médias grand publics, il est indispensable de soutenir et de promouvoir de tels journalistes ;

 

6) ne jamais oublier le fait que, dans le monde actuel, l’information est aussi une arme de guerre, du moins un puissant levier d’influence. Ainsi, nous avons récemment pu observer que la Chine et les États-Unis se sont mutuellement accusés d’être à l’origine de la pandémie de coronavirus, mais sans nous dévoiler de preuves concrètes pour soutenir leurs arguments. De fait, nous devons garder à l’esprit que le complotisme est désormais militarisé, au sens où il est utilisé comme une arme dans le cadre d’opérations psychologiques visant à influencer l’opinion publique mondiale. Par conséquent, l’officialisme médiatique est d’autant plus redoutable lorsqu’il légitime des théories complotistes déguisées en faits intangibles – mais qui relèvent en fait de la propagande d’État. 

 

À travers cet article, nous avons ouvert une réflexion de long terme qui, nous l’espérons, contribuera à apaiser le débat public et à promouvoir l’esprit critique. En clair, dans un contexte d’infodémie globale, nous continuerons d’encourager la vérification factuelle rigoureuse, le respect de la diversité d’opinions et l’ouverture au débat éclairé, courtois et sans préjugés. Cette démarche nous paraît salutaire puisque, à mesure que nos congénères se retranchent dans des positions simplistes et manichéennes, le risque d’implosion de la société est la plus grande des menaces que nous devrons affronter. En effet, la crise économique majeure engendrée par le confinement massif des populations aura des conséquences toxiques, profondes et durables. Plus que jamais, essayons de nous respecter malgré nos divergences de vues, et d’alimenter un débat public véritablement constructif. À l’évidence, ces enjeux sont cruciaux pour l’avenir de nos démocraties. 

 

Maxime Chaix

 

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