EXCLUSIF : En janvier 2013, la « CIA privée » reconnaissait que Washington soutenait le futur Daech

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En exclusivité, nous vous proposons notre analyse d’un important article de la firme Stratfor. Datant de janvier 2013, il confirme que Washington et ses alliés turcs et pétromonarchiques soutenaient alors la nébuleuse de groupes islamistes qui allait former Daech deux mois plus tard. D’une importance capitale pour comprendre les dynamiques de la guerre en Syrie, cette analyse inconnue dans les pays francophones a été publiée par une firme de renseignement si influente à Washington qu’elle est surnommée la « CIA privée ». Écrit par un ex-haut responsable du Renseignement américain, il s’agit d’un document à prendre au sérieux, qui confirme la participation clandestine de la CIA dans la montée en puissance du futur « État Islamique » durant le conflit syrien.  

 

Le 31 janvier 2013, la « CIA privée » Stratfor publiait un important article intitulé « Les conséquences de l’interventionnisme en Syrie ». Comme nous allons vous le démontrer, cette analyse constitue une preuve particulièrement solide et crédible de l’implication clandestine de la CIA dans la montée en puissance de Daech. Mais avant de vous présenter ce document, penchons-nous d’abord sur la biographie de son auteur, Scott Stewart. D’après le site de Stratfor, ce dernier supervisait à cette époque « les analyses de [cette firme de renseignement privé] sur les questions de terrorisme et de sécurité. Avant de rejoindre Stratfor, il [avait] été agent spécial au Département d’État américain pendant 10 ans, et il [avait] participé à des centaines d’enquêtes sur des affaires terroristes. M. Stewart [était] le principal enquêteur du Département d’État affecté aux attentats de 1993 au World Trade Center et au “complot du millénaire” à New York. Il [avait] également dirigé une équipe d’agents américains assistant l’enquête argentine sur l’attentat à la bombe contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires en 1992. Il [avait] également participé à des investigations relatives à une série d’attaques et de tentatives d’attentats par les services de renseignement irakiens pendant la première guerre du Golfe. (…) Il est régulièrement présenté comme un expert en sécurité dans les médias grand public, dont le New York Times, le Los Angeles Times, CNN International, NPR, Reuters, USA Today, The Associated Press, World Magazine, Fox News, Discovery Channel et Time Magazine. »

 

La Syrie, un nouvel Afghanistan pour Washington, Riyad et leurs alliés

 

Vu l’impressionnant CV de Scott Stewart, et l’importance de Stratfor dans la communauté américaine du Renseignement, l’article que nous vous présentons se base sur des sources de première main. Dans cette analyse du 31 janvier 2013, son auteur explique d’abord que, « depuis plus d’un an, des pays tels que les États-Unis, la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar et des États européens fournissent un soutien [clandestin] aux rebelles syriens. [Officiellement,] une bonne partie de cette aide a pris la forme d’un appui humanitaire, incluant la fourniture de logements, de nourriture et de soins médicaux aux réfugiés. Les rebelles ont également reçu des équipements militaires non létaux tels que des radios et des gilets pare-balles. Or, un examen des armements repérés sur le champ de bataille révèle qu’ils reçoivent également un nombre croissant d’armes létales », ajoutant que « la variété et la concentration de ces armes [exogènes] sont telles que leur présence ne peut être qu’une simple coïncidence. »

 

Stewart observe alors qu’en Syrie, « le niveau actuel d’intervention extérieure est similaire à celui qui fut exercé contre l’URSS et ses supplétifs communistes suite à l’intervention soviétique en Afghanistan. Les parties extérieures fournissent non seulement une formation au combat, des renseignements et de l’assistance, mais également (…) des armes [, ce qui trahit leur origine étrangère]. Il est aussi intéressant de noter qu’en Syrie, comme en Afghanistan [dans les années 1980], deux des principaux soutiens extérieurs [de la rébellion] sont Washington et Riyad – bien qu’ils soient rejoints par des puissances régionales telles que la Turquie, la Jordanie, le Qatar et les Émirats Arabes Unis, plutôt que le Pakistan. » Or, ajoute Stewart, « les factions d’opposition [anti-Assad] qui ont été les plus efficaces sur le champ de bataille ont été les groupes djihadistes, tels que le Front al-Nosra ». En clair, Washington et ses alliés sunnites formaient alors une coalition anti-Assad, dont les efforts de soutien à la rébellion favorisaient en priorité l’essor d’al-Nosra. Afin de mieux comprendre l’importance de cet argument de Stewart, revenons un instant sur les origines et l’évolution de cette organisation terroriste. 

 

Le Front al-Nosra en janvier 2013 : branche d’al-Qaïda en Syrie ou futur Daech ?

 

En décembre 2011, les États-Unis finalisent le retrait de leurs troupes d’Irak. Précurseur de Daech, l’organisation « État Islamique d’Irak » (EII) n’est alors plus qu’une force résiduelle de quelques centaines d’hommes. Un an plus tard, le Département d’État estime que cette milice djihadiste ne regroupe qu’entre 1 000 et 2 000 combattants. À partir de 2012, cet « État Islamique d’Irak » commence à prendre de l’ampleur dans le contexte de la guerre en Syrie. L’on estime qu’au printemps 2013, cette organisation compte environ 20 000 hommes sur le territoire syrien, qui combattent alors sous la bannière du Front al-Nosra.

 

Durant l’été 2011, Abou Bakr al-Baghdadi avait envoyé Mohammed al-Joulani et six autres émirs pour infiltrer la rébellion en Syrie, et ainsi créer le Front al-Nosra pour y combattre les troupes de Bachar el-Assad. En avril 2013, al-Baghdadi décrète qu’al-Nosra fait partie de ce qu’il nomme l’« État Islamique en Irak et au Levant » (EIIL, dont l’acronyme est Daech). Divisé face à cette affirmation d’autorité du futur « calife », ce groupe terroriste se sépare alors en deux entités. L’EIIL intègre environ 15 000 combattants d’al-Nosra, et les 5 000 hommes qui refusent de prêter allégeance à l’organisation d’al-Baghdadi restent fidèles à leur chef syrien, Mohammed al-Joulani. Dès lors, ils garderont le nom d’al-Nosra, et revendiqueront leur affiliation à al-Qaïda jusqu’en juillet 2016. Vu que l’article de Scott Stewart fut rédigé le 31 janvier 2013, sa référence au Front al-Nosra soutenu par Washington, Riyad et leurs alliés désigne donc le futur Daech, qui sera décrété deux mois plus tard.

 

Comme il le rappela dans son analyse, dans l’Afghanistan des années 1980, « les Saoudiens et les Américains ont permis à leurs partenaires de l’ISI pakistanaise de déterminer quels groupes islamistes recevraient l’essentiel des fonds et des armes qu’ils fournissaient. L’on a pu observer deux conséquences de cette stratégie. Premièrement, les Pakistanais ont armé et financé des factions qu’ils pensaient pouvoir utiliser comme leviers d’influence en Afghanistan après le retrait soviétique. Deuxièmement, ils ont eu tendance à distribuer de l’argent et des armes aux milices qui étaient les plus redoutables sur le champ de bataille. Ils ont ainsi soutenu prioritairement les factions menées par Gulbuddin Hekmatyar et Jalaluddin Haqqani, dont l’efficacité était directement liée à leur théologie fanatique, qui faisait du djihad contre les infidèles un devoir religieux et [le martyr] l’accomplissement ultime. En Syrie, un processus similaire se déroule depuis environ deux ans », ce qui expliquait selon lui la montée en puissance du futur Daech.

 

Il est donc ironique que Scott Stewart – en tant qu’ex-enquêteur antiterroriste –, confirmait sans le dénoncer l’implication de la CIA et de ses alliés sunnites dans le soutien occulte d’une telle nébuleuse de groupes extrémistes. Or, si l’on s’intéresse aux politiques clandestines de Washington, cet appui massif de l’Agence en faveur du djihad anti-Assad n’était pas surprenant – d’où la pertinence de son parallèle avec l’Afghanistan. Hélas, le caractère clandestin de cette opération a permis d’en dissimuler l’existence au grand public. Il n’est donc pas impossible qu’une telle guerre secrète se reproduise ailleurs, sauf en cas d’un improbable sursaut médiatique lorsque les premiers « rebelles modérés » feront surface dans un autre pays. 

 

Maxime Chaix

 

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