La guerre invisible de la France en Libye : les « démentis implausibles » de Paris

Shares

Le 29 juin dernier, Emmanuel Macron a nié l’appui militaire français en faveur du maréchal Haftar, tout en ayant l’audace d’exiger que la Russie et la Turquie clarifient leur rôle dans le conflit libyen. En effet, comme nous l’avons récemment souligné, les preuves d’un important soutien de la DGSE en faveur d’Haftar s’accumulent depuis l’été 2016 – le dernier indice remontant à juillet 2019. Ainsi, le caractère clandestin de cette opération permet à l’Exécutif français de démentir cet appui désormais notoire. Cet « en même temps » stratégique nécessiterait une vraie clarification, sachant que Paris ne cesse de prôner le respect du Droit international tout en le violant continuellement. En clair, notre Exécutif mène des calamiteuses guerres invisibles à l’insu de ses administrés/contribuables, sans que notre Parlement et nos médias ne s’en émeuvent outre-mesure. Alors que Macron semble lâcher Haftar, voici pourquoi il faudrait enfin ouvrir ce débat. 

 

Le soutien d’Haftar en Libye : les « démentis implausibles » de l’Exécutif français  

 

Le 29 juin dernier, alors qu’il donnait une conférence de presse aux côtés d’Angela Merkel, Emmanuel Macron affirma vouloir « tordre le cou à une fausse idée. La France, elle ne soutient pas le maréchal Haftar. Le rôle de la France en Libye est de tout faire pour aider à l’émergence d’une solution politique durable ». Reconnaissant la part de responsabilité de l’État français dans l’instabilité chronique de ce pays, il ajouta que, « si en avril 2019, le maréchal Haftar a décidé d’une opération militaire [pour prendre Tripoli], il l’a fait en total désaccord avec la France. Et vous avez noté que la France ne lui a pas apporté d’aide militaire ». Or, le 28 juin 2019, le New York Times révéla que des missiles Javelin introduits par les services français sur ce théâtre avaient été retrouvés dans les arsenaux du maréchal Haftar à seulement 90 kilomètres au sud-ouest de Tripoli, dans la ville de Gharian.

 

Comme l’a observé le spécialiste Jean Guisnel, sachant que ces missiles avaient été vendus à la France par les États-Unis en 2006, « le communiqué diffusé par la ministre des Armées Florence Parly le 10 juillet est un modèle de défausse, qui restera dans les annales du “démenti plausible” ; cette pratique [permet] de ne pas admettre une bévue, sans la démentir et en espérant que personne n’ira fouiller davantage. Le communiqué reconnaît donc que les Javelin viennent bien de l’Hexagone et que “ces armes étaient destinées à l’autoprotection d’un détachement français déployé à des fins de contreterrorisme”. On ne sort pas du storytelling en vigueur », qui consiste à limiter les raisons de l’implication discrète de la France en Libye à des motifs antiterroristes.

 

Quoi qu’il en soit, Florence Parly reconnut la présence – aux côtés des forces du maréchal Haftar –, de membres de la DGSE à 90 kilomètres de Tripoli, alors que ce chef de guerre tentait de prendre la capitale libyenne. Dans son livre, en plus de remettre en cause le caractère purement défensif de ces Javelin, Jean Guisnel observa que, « pour des unités clandestines dont les opérations ne sont ni “revendicables” ni “attribuables”, c’est raté et dans les grandes largeurs ! » D’où le fait que nous qualifions de « démentis implausibles » les dénégations de Florence Parly, et l’affirmation plus récente d’Emmanuel Macron voulant que « la France (…) ne soutient pas le maréchal Haftar ».

 

Ces réfutations sont d’autant plus fragiles que, deux jours avant les révélations du Times sur la découverte des Javelin, Haftar venait « d’essuyer un revers majeur en perdant la localité de Gharian, son centre de commandement aux portes de la capitale. » En clair, ces missiles Javelin et les opérationnels de la DGSE étaient à l’époque présents dans ce QG d’Haftar, d’où était organisée la campagne visant à prendre Tripoli. Comme nous l’ont confirmé nos sources, les objectifs antiterroristes de Paris pour justifier le déploiement de nos services spéciaux en appui du maréchal Haftar semblent avoir été – dans le cas de cette offensive –, un alibi bien commode.

 

Libye, Syrie, Yémen : le scandale des guerres invisibles de Paris

 

Ancien numéro 2 de la DGSE, le général Dominique Champtiaux souligna que « l’action clandestine est au cœur de l’État régalien qu’elle place paradoxalement dans l’illégalité, induisant donc d’importants risques politiques. » Située dans la zone grise « entre diplomatie officielle et intervention militaire ouverte, elle vise des objectifs de sécurité nationale selon des modalités pratiques qui permettent de masquer l’identité réelle du commanditaire, préservant ainsi sa liberté de décision. » En d’autres termes, selon le général Champtiaux, les opérations clandestines sont illégales et sensibles au point de ne pas être assumées par leurs responsables, ce qui permet notamment à Emmanuel Macron de démentir le soutien militaire notoire de la France en faveur du maréchal Haftar. Affirmons-le clairement : il est normal que l’Exécutif s’autorise à opérer dans l’illégalité au nom de ce qu’il estime être des impératifs vitaux, tels que la sécurité nationale. En l’occurrence, sachant que Daech montait en puissance sur le territoire libyen, cette menace justifiait que l’on épaule discrètement le maréchal Haftar contre cette organisation terroriste.

 

Or, ce dernier ne s’est pas limité à des opérations anti-Daech, franchissant cette ligne rouge qu’est « la conquête militaire du pouvoir. Le problème, c’est qu’on ne peut pas faire comme s’il ne l’avait pas franchie, la ligne rouge. » Hélas, on ne peut pas faire non plus comme si la DGSE et ses missiles Javelin n’étaient pas présents dans le centre de commandement de Gharian, alors que le maréchal Haftar tentait de s’emparer de Tripoli. Sachant que « la DGSE équipe, forme et mentore l’[Armée Nationale Libyenne d’Haftar,] sa présence crédibilise [son] projet politique », qui est de renverser par la force un gouvernement reconnu par les Nations Unies.

 

Certes, ce dernier est appuyé par la Turquie, dont nous avons critiqué l’interventionnisme au Levant et dans le bassin méditerranéen, de même que son appui notoire en faveur de différents groupes djihadistes – dont le malnommé « État Islamique » et l’« ex- » branche d’al-Qaïda en Syrie. Dans sa conférence de presse du 29 juin, Emmanuel Macron souligna pertinemment le fait que la Turquie « a massivement réimporté des combattants djihadistes depuis la Syrie » vers le territoire libyen. Néanmoins, le maréchal Haftar est appuyé par des salafistes madkhalistes, et les crimes de guerre dont il est accusé n’indiquent pas que son projet politique soit l’instauration d’une démocratie en Libye. En clair, comme l’a observé notre ami Max Abrahms, « il n’y a pas de bon camp dans le conflit libyen. Vous pouvez préférer l’un ou l’autre camp. Mais n’essayez pas de me convaincre qu’il serait bon. »

 

Il est tout aussi vain de nier que l’État français, alors qu’il avait soutenu les Frères Musulmans pour renverser Kadhafi, s’est finalement engagé contre ces derniers dans une nouvelle guerre de changement de régime en Libye, mais qui échoue totalement. Ce déni officiel couvre également la cobelligérance inavouable de la France aux côtés des Saoudiens et des Émiratis au Yémen. Pour l’heure, on ignore si cette implication française dans ce conflit se poursuit ou non. Néanmoins, depuis le printemps 2015, de nombreuses sources ont affirmé que l’État français aidait militairement Abou Dhabi et Riyad dans leurs opérations au Yémen. Or, l’offensive de nos alliés du Golfe dans ce pays :

 

1) a suscité une crise humanitaire catastrophique ;

 

2) a consolidé leurs ennemis houthistes pro-iraniens ;

 

3) a eu comme conséquence moins connue de renforcer le même réseau djihadiste qui a revendiqué les attentats de Charlie Hebdo et qui a formé l’un des frères Kouachi.

 

L’exemple syrien est un autre cas d’école illustrant les dangers de nos guerres invisibles, et le déni qui les entoure. En effet, si Macron a raison de critiquer l’exportation turque de djihadistes syriens vers la Libye, il omet de préciser qu’un certain nombre de ces mercenaires ont longtemps été soutenus par son prédécesseur lorsqu’ils combattaient Bachar el-Assad.

 

Face à un Exécutif hors de contrôle, que faire ?

 

En résumé, la politique étrangère clandestine de la France a trop souvent des effets désastreux sur le terrain, mais elle ne fait pas l’objet d’un débat public sérieux puisqu’elle n’est pas admise par nos autorités. Il s’agit d’une carence majeure de notre démocratie, qui permet à l’Élysée de conduire de véritables guerres invisibles au nom et aux frais du contribuable qui – à défaut d’être informé sur ces opérations –, doit en subir les conséquences et en supporter les coûts financiers. En effet, vu la montée des tensions entre la Turquie et la France, sommes-nous à l’abri d’un conflit armé contre Ankara, ou d’un envoi clandestin de terroristes par les services turcs afin de déstabiliser la France ? Avons-nous conscience que notre soutien secret des rebelles anti-Assad a encouragé l’essor des mêmes groupes djihadistes désormais exportés par la Turquie vers le territoire libyen ? Pourquoi personne ne dénonce le fait que l’« Armée Syrienne Libre » longtemps appuyée par la France avait combattu main dans la main avec Daech jusqu’à l’hiver 2013-2014 ? Comment se fait-il que de telles politiques ne fassent jamais l’objet du moindre débat public, ni même d’un contrôle parlementaire digne de ce nom ?

 

Cette toute-puissance de l’Exécutif dans le domaine militaro-stratégique engendre une politique étrangère chaotique. Actuellement, Macron semble lâcher le maréchal Haftar, 14 mois après l’avoir laissé avancer vers Tripoli sans condamner publiquement cette offensive. Est-ce une simple posture, alors que ce chef de guerre est en difficulté ? Dans le cas contraire, Paris pourrait à nouveau modifier sa stratégie libyenne. Or, le décalage entre la parole et les actes de notre Exécutif dans ce conflit est déjà vertigineux, et ce depuis trop longtemps. Pire encore : de telles « politiques » mettent en danger nos forces spéciales et nos unités clandestines. En effet, ces dernières finissent par combattre des islamistes initialement soutenus par l’État français pour renverser des dirigeants étrangers, comme ce fut le cas en Libye et en Syrie. Dans ces deux exemples, des responsables du Renseignement ont d’ailleurs émis de fortes réserves quand au bienfondé de ces opérations clandestines vis-à-vis du risque de soutenir des djihadistes. Hélas, ils ne furent pas entendus par nos « responsables » politiques qui, à l’époque, se berçaient d’illusions sur le « Printemps arabe ».

 

De leur côté, les médias se désintéressent de ces contradictions stratégiques, et ce n’est plus la nécessité qui fait loi, mais les pulsions interventionnistes de nos politiciens qu’aiguisent la plupart des journalistes. Souvenez-vous en effet de leur unanimisme à partir de l’année 2011, lorsqu’une large majorité de nos confrères exhortaient nos dirigeants d’endosser leurs costumes de « chevaliers blancs » contre Assad et Kadhafi. Une décennie plus tard, il n’est pas certains que ces opérations fussent de grandes réussites. À l’aune de ce nouveau fiasco français en Libye, il serait peut-être temps d’imposer ces questions au centre du débat public, en particulier lorsqu’il s’agit des guerres de changement de régime dont nos dirigeants nient l’existence – mais dont nous supportons le coût et subissons les conséquences. 

 

Maxime Chaix

 

NDLR : Cet article vous a plus ? Nous vous encourageons à nous soutenir en vous abonnant à notre site. Vous pourrez accéder à l’ensemble de nos articles, interviews, recensions et analyses approfondies. Nos abonnements mensuels sont sans engagement, et le premier mois d’adhésion est gratuit. Plongez avec nous dans les eaux troubles de l’actualité !

 

Shares

Laisser un commentaire

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.