Pourquoi la « cancel culture » en politique étrangère conduit à des désastres

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Actuellement, la « cancel culture » amène un nombre croissant d’individus à exiger le déboulonnage des statues associées à la colonisation, la démission de personnalités jugées indignes, ou la censure d’oeuvres perçues comme racistes. Or, une autre forme de « cancel culture » consiste à exclure du débat public les observateurs ayant des idées que l’on juge inacceptables – même si elles ne sont pas répréhensibles. Ainsi, les détracteurs de l’interventionnisme occidental sont souvent perçus comme des hérétiques, qui soutiendraient les dictatures attaquées, déstabilisées ou sanctionnées par nos dirigeants. Cette fausse perception justifierait donc leur exclusion du débat public. C’est oublier bien vite que les premières victimes de cet interventionnisme sont les peuples, et que les guerres sans fin qui en résultent démontrent que ces voix dissidentes avaient raison. Comme nous allons le défendre dans cet édito, il serait temps de leur donner davantage la parole dans les médias, au lieu de chercher à les censurer et à détruire injustement leurs réputations. 

 

Dans le domaine de la politique étrangère occidentale, le débat contradictoire et la pluralité des opinions devraient être la norme, pas l’exception. En effet, de ce processus découle une meilleure compréhension des enjeux passés, actuels et futurs, donc une prise de décision politique plus raisonnable, prudente et éclairée. Malheureusement, comme on a pu l’observer tout au long de la guerre en Syrie, les chercheurs, journalistes et observateurs qui ont tenté de mettre en garde nos dirigeants sur les dangers d’un renversement d’Assad ont été marginalisés, certains d’entre eux ayant même été littéralement persécutés. En effet, l’auteur de ces lignes connaît plusieurs confrères ou spécialistes qui ont subi un véritable calvaire. Leur tort ? Avoir critiqué Paris et ses alliés pour leur maximalisme en Syrie, sachant qu’ils y soutenaient une rébellion majoritairement djihadiste pour renverser Assad. Contrôles fiscaux, harcèlement collectif sur les réseaux sociaux, diffamations persistantes, accusations infondées d’être « pro-Bachar », mise à l’écart des médias… Rien ne leur a été épargné, malgré leurs compétences reconnues et la pertinence de leurs arguments. Hélas, ce phénomène ne se limite pas à la France.

 

Comme l’a résumé le chercheur américain Max Abrahms, que nous citons fréquemment dans nos colonnes, « la “cancel culture” ne s’est jamais autant imposée que dans le domaine des analyses du conflit syrien. Cette “cancel culture” était si répandue et efficace que celles et ceux qui disaient la vérité furent marginalisés et décrits comme des théoriciens du complot fantaisistes, tandis que les faussaires étaient en fait les experts des think tanks omniprésents dans les médias. » À juste titre, Max Abrahms dénonce souvent l’absurdité des arguments martelés par ces « spécialistes », qu’il serait plus juste de qualifier d’agents d’influence. Comme il l’a pertinemment rappelé, « l’État Islamique était (…) une force par procuration en Syrie qui est devenue incontrôlable. Au départ, de nombreux membres de la communauté internationale ont accueilli favorablement le fait que ces djihadistes affaiblissaient Assad et, espéraient-ils, le renverseraient. » Si cette affirmation pourrait sembler « complotiste » pour quiconque ne s’est pas intéressé en profondeur au conflit syrien, il s’agit en fait d’une réalité concrète. En effet, comme l’auteur de ces lignes l’a amplement documenté dans un livre salué par des experts de premier plan, la CIA, la DGSE et le MI6 ont aidé leurs alliés turcs et moyen-orientaux à soutenir la nébuleuse djihadiste anti-Assad pendant plusieurs années – mais sans parvenir à renverser le Président syrien.  

 

Outre l’accusation de complotisme, qui dispense de répondre à des arguments solides en s’attaquant à la réputation d’autrui, la plus fréquente manière de dénigrer les critiques de l’interventionnisme occidental a été résumé comme suit par ce même Max Abrahms : « Moi : Je ne pense pas que les États-Unis devraient renverser le gouvernement iranien. Les faucons : Vous aimez donc le gouvernement iranien ? Moi : Non, je ne pensais pas non plus que les États-Unis devaient renverser le gouvernement syrien. Les faucons : Alors vous aimez Assad. Moi : Il est possible de ne pas aimer un gouvernement tout en critiquant les changements de régime. » Et pour cause : ces dernières années, de la Libye à la Syrie, en passant par l’Irak ou le Yémen, toute tentative occidentale de changer ou de restaurer un régime politique par la force s’est soldée par de cuisants échecs. Pourtant, bien peu d’experts ayant défendu ces interventions ont fait leur mea culpa. Pire encore : le climat néomccarthyste qui a engendré la marginalisation des spécialistes ayant fait preuve de lucidité sur ces questions a même tendance à s’aggraver, comme on peut l’observer outre-Manche. Cette tendance est logique, car il est plus facile d’en appeler à la censure des opinions justes mais divergentes que de reconnaître le fait que l’on se soit lourdement trompé. 

 

Comme nous l’avait souligné l’ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE Alain Chouet, « quelqu’un comme Fabrice Balanche, éminent géographe spécialiste du Levant, a vécu un véritable calvaire pour ne pas avoir partagé le discours parisien dominant sur le conflit syrien. Par exemple, on avait blackboulé abusivement sa candidature pour un poste de Maître de conférences à Sciences Po Lyon. Finalement, le tribunal administratif lui a donné raison, annulant cette procédure en reconnaissant le manque d’impartialité du jury. Rappelons par ailleurs que le CNRS a fermé sans ménagement son laboratoire, le GREMMO. Lui a eu le courage de monter au créneau, mais il y en a plein d’autres qui n’ont pas voulu s’exposer, et qui n’ont pas répliqué. Cela dit, Fabrice Balanche continue de faire l’objet d’un ostracisme rampant mais persistant. En France, il est devenu impossible de débattre sereinement de politique étrangère, notamment sur des sujets clivants tels que la guerre en Syrie. »

 

Il s’agit d’un problème majeur. En effet, si des universitaires de ce calibre ne peuvent plus exprimer leurs opinions sans craindre de telles persécutions, l’on tend vers une harmonisation de la pensée académique qui ne produira plus que des travaux confortant l’interventionnisme malavisé de nos politiciens. Or, ces derniers sont nettement moins compétents que les spécialistes qu’ils sont censés consulter avant de prendre des décisions aussi graves que le déclenchement d’interventions militaires directes ou clandestines – en particulier si leur objectif est un changement de régime. Par conséquent, dans le climat de censure, de moralisme et d’intolérance qui s’alourdit constamment, nous dénonçons la « cancel culture » qui s’est imposée dans le domaine de la politique étrangère en France et au-delà. Plus que jamais, afin de ne pas réitérer les catastrophes stratégiques de ces dernières années en Afrique, en Asie centrale et au Moyen-Orient, l’université et les médias occidentaux doivent laisser davantage la parole aux observateurs qui considèrent que la politique de la canonnière n’est pas systématiquement la meilleure des solutions.

 

Maxime Chaix

 

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