« L’inutile cruauté des nouvelles sanctions de Trump contre la Syrie », par Joshua Landis et Steven Simon

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Sachant qu’il a diffusé l’un de nos derniers articles sur Twitter, nous tenions à remercier Joshua Landis en traduisant l’importante tribune qu’il vient de co-écrire avec Steven Simon, et qui a été publiée par la prestigieuse revue Foreign Affairs. Éminents experts du Moyen-Orient, le Dr. Landis et son confrère nous expliquent pourquoi la politique de sanctions des États-Unis contre la Syrie est non seulement cruelle envers la population locale, mais aussi contre-productive. En effet, elle pourrait renforcer le gouvernement Assad au lieu de l’affaiblir, et punir collectivement les Syriens au lieu de les protéger. Sachant que cette guerre économique frappe aussi le Liban, et vu la récente débâcle de Washington au Conseil de Sécurité, il est plus que jamais temps de faire pression sur le cabinet Trump pour qu’il abandonne ce régime de sanctions illégales, cruelles et déstabilisantes. 

 

« L’inutile cruauté des nouvelles sanctions de Trump contre la Syrie »

 

Texte original par Joshua Landis et Steven Simon (Foreign Affairs, 17 août 2020)

 

Traduction exclusive par Maxime Chaix 

 

En décembre dernier, le Président Donald Trump a adopté de nouvelles sanctions extraordinairement vastes et sévères contre le gouvernement syrien et ses partisans. Le Président Bachar el-Assad et d’autres hauts fonctionnaires font l’objet de sanctions américaines depuis 2011 ; mais les nouvelles mesures, qui sont entrées en vigueur à la mi-juin, sont radicales. En effet, elles s’appliquent à toute personne, syrienne ou non, qui aide ou fait affaires avec le régime d’Assad ou avec toute entité qu’il contrôle.

 

Cette politique a suscité des éloges dans certains milieux. En effet, comparée à de nombreuses actions de l’ère Trump au Moyen-Orient, elle a le mérite d’être cohérente. Or, elle ne fait avancer aucun des intérêts fondamentaux des États-Unis. En outre, elle accentue la misère du peuple syrien, elle bloque les efforts de reconstruction, et elle étrangle l’économie qui fait vivre une population désespérée face aux crises humanitaires et sanitaires qui s’aggravent dans ce pays.

 

Selon le représentant spécial des États-Unis pour la Syrie, James Jeffrey, les objectifs de cette politique de la terre brûlée sont de transformer ce pays en un « bourbier » pour la Russie, et de gagner suffisamment de poids pour reconstituer le gouvernement syrien dans le sens que Washington a imposé au Japon après la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis cherchent à insuffler un « changement radical » dans le comportement du régime syrien, selon James Jeffrey. En théorie, mettre systématiquement en faillite le gouvernement syrien pourrait forcer Assad à se conformer à la résolution 2254 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui requiert des réformes politiques dans ce pays. Pour accroître la pression, les États-Unis ont approuvé les frappes israéliennes en territoire syrien et l’expropriation turque des ressources énergétiques de la Syrie. Ils ont également fermé la route principale vers Bagdad afin d’étouffer les échanges.

 

La politique américaine et le soulèvement syrien 

 

En 2011, le Président Barack Obama et les dirigeants européens se sont lancés dans une croisade pour forcer Assad à quitter ses fonctions. Ils présumaient qu’un gouvernement alternatif et vertueux attendait dans les coulisses. Éduquées en Occident, les personnalités de l’opposition syrienne que les États-Unis et l’Union européenne soutenaient se sont avérées n’avoir aucune influence sur le terrain, et les tentatives menées par les Américains pour unifier les opposants syriens ont échoué. En 2012, la CIA recensait plus de 1 500 milices d’opposition en Syrie. Au moment où la Russie est intervenue en 2015, les États-Unis et leurs alliés européens craignaient déjà que ces factions aient perdu le contrôle de l’effort militaire contre Assad au profit de groupes islamistes radicaux, tels que l’État Islamique et al-Qaïda.

 

La nouvelle campagne de sanctions de Washington présuppose que le bourbier créé par les États-Unis absorberait d’une manière ou d’une autre la Russie. Pour les partisans de cette politique – en particulier ceux qui ont grandi à l’époque du Vietnam –, « bourbier » est un terme lourd de sens. En effet, il rappelle une guerre qui a tué 58 000 Américains, détruit la crédibilité des États-Unis et affaibli le tissu social de ce pays. Or, la simple répétition de ce terme talismanique n’amènera pas la Russie à vivre un tel bourbier [au Levant]. Préserver Assad est le plus grand succès de politique étrangère du Président Vladimir Poutine depuis l’annexion de la Crimée, et la Russie peut maintenir à flot l’homme fort de la Syrie sans payer le très lourd tribut des États-Unis au Vietnam. De plus, Washington n’a rien à gagner dans la création d’un bourbier pour Moscou ; une telle démarche n’améliorerait aucunement sa position stratégique dans la région, elle ne sauverait pas de vies syriennes, et elle ne diminuerait pas la menace que la Russie représente pour la démocratie américaine.

 

Simplement, dans le monde réel, « bourbier » est un terme trompeur pour désigner des États en déliquescence. Or, ces derniers exposent leurs peuples à la faim, à la maladie, à la pauvreté et aux seigneurs de guerre prédateurs. L’administration Trump contourne cette sombre réalité en insistant sur l’idée que les sanctions économiques fonctionnent. Pourtant, il est loin d’être prouvé que de telles mesures atteignent leurs objectifs. Même les sanctions les plus sophistiquées peuvent être contre-productives, renforçant les régimes qu’elles étaient censées affaiblir, et punissant les sociétés qu’elles devaient protéger. La destruction de la classe moyenne irakienne dans les années 1990 en est un bon exemple : les sanctions américaines ont tué des centaines de milliers d’Irakiens et leurs effets étaient discriminatoires, punissant de façon disproportionnée les femmes et les enfants. L’idée que les sanctions fonctionnent est une impitoyable illusion. Le fait est que ceux qui ont des armes mangent en premier, et rivaliser avec Assad pour savoir qui peut faire le plus de mal aux paysans syriens est un jeu perdu d’avance pour Washington.

 

La logique des sanctions 

 

L’administration Trump a conçu les sanctions qu’elle a imposées à la Syrie pour rendre la reconstruction impossible. Ces mesures visent les secteurs de la construction, de l’électricité et du pétrole, qui sont essentiels pour remettre la Syrie sur pied. Bien que les États-Unis affirment « protéger » les champs pétrolifères dans le Nord-Est du pays, ils n’ont pas autorisé le gouvernement syrien à y accéder pour les réparer ; et les sanctions américaines interdisent des travaux de réfection à toute entreprise de toute nationalité – à moins que l’administration ne valide des exceptions. Ce fut récemment le cas pour une firme américaine qui fut autorisée à gérer des champs pétrolifères [dans les zones contrôlées par les Kurdes], mais les fuites de pétrole continuent de se déverser dans les rivières Khabour et Euphrate. Les sanctions américaines punissent non seulement les personnes qui ne reçoivent qu’une heure ou deux d’électricité par jour, mais empoisonnent également leur environnement.

 

Ces sanctions empêchent même les organisations humanitaires non-américaines de fournir une aide à la reconstruction. Les exemptions humanitaires sont délibérément vagues, tout comme les exigences que le gouvernement syrien devrait remplir pour obtenir un allégement des sanctions. Une telle incertitude a pour but de dissuader les fournisseurs d’aide et les investisseurs qui pourraient soutenir la reconstruction de la Syrie, mais qui ne peuvent être entièrement sûrs d’être autorisés à le faire. Cet effet dissuasif, connu sous l’appellation de sur-conformité (ou « over-compliance »), est une réponse rationnelle à la crainte de s’emmêler par inadvertance dans des questions juridiques complexes qui pourraient détruire une organisation non-gouvernementale ou une entreprise.

 

Empêchés de reconstruire leur pays et de rechercher des aides extérieures, les Syriens sont confrontés à « la famine générale ou [à] un autre exode massif », selon le Programme alimentaire mondial. En 2011, la pauvreté absolue en Syrie était inférieure à 1% de la population mais, en 2015, elle était passée à 35%. À la fin du printemps 2020, le Liban était au bord de la faillite et l’économie syrienne, qui entretient depuis longtemps des liens étroits avec l’économie libanaise, est devenue incontrôlable. Les prix des denrées alimentaires ont grimpé de 209% l’année dernière, et les médicaments sont rares et chers. Le nombre de Syriens en situation d’insécurité alimentaire est passé de 7,9 millions à 9,3 millions en seulement six mois, selon le Programme alimentaire mondial.

 

Apporter une aide humanitaire et un soutien à la reconstruction en Syrie impliquerait nécessairement les autorités de ce pays, qui sont notoirement corrompues. Or, l’Arabie saoudite l’est également : personne ne peut y faire des affaires sans payer une taxe informelle aux membres de la famille royale. Ceux qui traitent avec les gouvernements de cette région, et qui cherchent à éviter leur effondrement, doivent considérer la corruption de ces régimes comme des surcoûts de transaction, certes regrettables mais inévitables. Les groupes d’opposants participent également à cette culture de la corruption. Robert Ford, l’ancien ambassadeur des États-Unis en Syrie, a plaidé en vain auprès des principales milices d’opposition du pays pour la restitution du matériel qu’elles avaient pillé dans les entrepôts des factions soutenues par Washington. Quand aux milices appuyées par les États-Unis autour d’Alep, elles ont à leur tour pillé plus de 1 000 usines, les dépouillant jusqu’à leurs fondations en béton. L’acheminement des aides impliquera donc des empoignades répétées entre deux camps : celui des prestataires cherchant à canaliser la totalité des aides vers leurs destinataires initiaux, et celui d’un gouvernement déterminé à les orienter vers ses partisans. Ce processus sera épuisant et décevra les deux parties, mais l’aide passera.

 

Pourquoi les sanctions ne fonctionnent pas 

 

Bien que James Jeffrey ait déclaré que les États-Unis ne souhaitaient plus un changement de régime en Syrie, de nombreux partisans des sanctions au sein de l’administration Trump continuent d’espérer cette issue. Ils soutiennent que la souffrance actuelle des Syriens ordinaires sera payante, puisque le départ d’Assad leur offrira un avenir sans peur ni oppression. Leurs opposants estiment qu’un changement de régime déclencherait plus probablement une deuxième vague de guerre civile après l’effondrement de l’État, et que la Syrie pourrait être plongée dans l’anarchie pendant une décennie supplémentaire. Le problème, pour les partisans des sanctions, est qu’il n’existe aucune preuve que la destruction d’un État autoritaire favorise les droits de l’Homme. Au contraire, leurs opposants peuvent se référer au chaos sanglant que les changements de régime ont déclenché en Irak et en Libye.

 

Les décideurs politiques américains ont suggéré qu’Assad et ses soutiens se conformeraient volontairement à la voie à suivre de l’ONU, adoptant un « ensemble de comportements entièrement nouveaux » afin de « sortir de ces sanctions ». Mais l’idée qu’Assad acceptera librement le plan des Nations Unies – qui appelle à des élections justes, à une nouvelle constitution et à une « gouvernance crédible, inclusive et non-sectaire » –, est déconnectée de la réalité. En pratique, un tel processus signifierait l’éviction d’Assad, et il le sait.

 

Contre toute attente, le Président syrien et ses partisans ont gagné la guerre civile. Ils n’ont pas craqué lorsque les rebelles ont massacré leur équipe de sécurité nationale au début de ce conflit ; ils n’ont pas non plus craqué lorsqu’ils ont perdu Palmyre, Idleb, la moitié d’Alep, les champs pétrolifères, le Nord-Est ou le Sud-Est ; ils n’ont rien senti durant la campagne de bombardements de 60 secondes de Donald Trump ; et ils ont résisté à un vigoureux effort des États-Unis [et de leurs alliés] pour équiper et former l’opposition armée. Si neuf années de violence brutale, qui ont tué quelque 100 000 Alaouites – soit un sur 25 –, n’ont pas vaincu Assad et ses militaires, il est peu probable que les embargos économiques le dérangent. Le fait est que les sanctions n’apporteront ni justice, ni pitié pour le peuple syrien.

 

Jadis, les États-Unis ont dirigé un ordre libéral international fondé sur la conviction que le libre-échange et une classe moyenne vitale garantiraient la gouvernance démocratique et le bien-être de la société. Aujourd’hui, l’administration Trump tente de convaincre le monde entier du contraire – que l’appauvrissement et la restriction du commerce apporteront progrès et liberté. Le plus tôt les États-Unis reconsidéreront leur politique punitive envers la Syrie, le plus tôt ils pourront apporter une contribution positive au développement régional. Assad est susceptible d’accepter des concessions substantielles afin de se soustraire aux sanctions, mais quitter le pouvoir n’en fait pas partie.

 

Texte original par Joshua Landis et Steven Simon (Foreign Affairs, 17 août 2020)

 

Traduction exclusive par Maxime Chaix 

 

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