Iran/États-Unis : une situation explosive avant les élections américaines

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Une tribune récente de l’un des plus grands experts des relations états-uno-iraniennes a attiré notre attention. En effet, son auteur estime que le secrétaire d’État Mike Pompeo semble préparer l’opinion à une « surprise d’octobre », prévoyant des accrochages navals avec l’Iran qui engendreraient une riposte de l’armée américaine. S’il est loin d’être acquis que Trump et Khamenei souhaitent une escalade militaire, le scénario prospectif que nous allons commenter ne manque pas d’intérêt pour différentes raisons, à sept semaines des élections présidentielles américaines. Décryptage d’une situation explosive, au vu de la détermination constante du clan Pompeo à entraîner les États-Unis dans une guerre contre l’Iran.   

 

Vers une « surprise d’octobre » dans le golfe Persique ? 

 

Auteur, chercheur et ancien diplomate suédois au siège new-yorkais de l’ONU, Trita Parsi est le co-fondateur et vice-président d’un nouveau cercle de réflexion anti-militariste, le Quincy Institute for Responsible Statecraft. C’est sur le site de cette organisation que M. Parsi, qui est l’un des meilleurs experts des relations états-uno-iraniennes, vient de nous mettre en garde contre les manœuvres des faucons de Washington. En effet, il observe qu’« à moins de sept semaines des présidentielles américaines, la faction au sein de l’administration Trump alignée sur le secrétaire d’État Mike Pompeo semble préparer le terrain pour une “surprise d’octobre” – soit une confrontation avec l’Iran qui serait [présentée comme] défensive et légale. Le premier affrontement direct pourrait avoir lieu dès lundi prochain. »

 

Afin d’appuyer cet argument, Trita Parsi rappelle d’abord que « Pompeo a tweeté le 27 août que la période de 30 jours pour rétablir les sanctions du Conseil de Sécurité des Nations-Unies contre l’Iran prenait fin le 20 septembre prochain. Ce tweet est bizarre pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’ensemble du Conseil de Sécurité – à l’exception notable de la République dominicaine –, avait clairement indiqué que les États-Unis ne pouvaient initier le mécanisme de rétablissement des sanctions contenu dans l’accord nucléaire iranien puisqu’ils n’étaient plus partie à cette convention. Ce tweet de Pompeo ne tenait absolument pas compte de ce verdict (…) et prétendait que le compte à rebours de 30 jours avait commencé. » D’après le chef de la diplomatie américaine, le but du cabinet Trump est d’imposer à l’Iran un embargo sur les armes, notamment pour empêcher Téhéran de renforcer le Hezbollah libanais.

 

Or, comme le souligne Trita Parsi, « Pompeo a signalé [dans son tweet du 27 août] qu’il avait l’intention d’appliquer les sanctions inexistantes de l’ONU à “minuit GMT le 20 septembre”. Leur mise en œuvre impliquerait que les navires de guerre américains attaquent et confisquent les cargos iraniens dans les eaux internationales – ainsi que les navires non-iraniens soupçonnés de transporter des marchandises iraniennes. Pompeo soutiendra que ces mesures sont non seulement légales, mais également nécessaires pour faire respecter [une] décision du Conseil de Sécurité » qui n’existe pas. Dans un tel scénario, les protestations de la communauté internationale n’arrêteraient pas Pompeo, selon Trita Parsi. 

 

En effet, il rappelle que « les États-Unis ont déjà [fait saisir] quatre pétroliers au large des côtes du Venezuela, qui auraient transporté de l’essence iranienne du golfe Persique vers Caracas. Julian Lee de Bloomberg News a pertinemment qualifié cet acte de “piratage d’État”. » M. Parsi observe néanmoins que « ces bateaux ont été [détournés] près du Venezuela, bien au-delà de la portée de la marine iranienne. Si l’administration Trump se met à cibler les navires iraniens dans le golfe Persique ou à proximité du détroit d’Ormuz, le risque d’une confrontation avec les forces navales iraniennes sera significatif. (…) Si l’Iran répond [militairement], Pompeo obtiendra sa surprise d’octobre. Les actions de l’Iran seront présentées comme un acte d’agression nécessitant une réponse ferme et décisive » de la part de la Maison-Blanche.

 

Trump a toujours empêché une guerre contre l’Iran, mais la donne a changé 

 

Si le scénario prospectif de Trita Parsi est intéressant, il n’est pas garanti que Trump valide une escalade militaire contre l’Iran. En effet, alors que Mike Pompeo incarne la ligne militariste de son administration face à Téhéran, l’actuel locataire de la Maison-Blanche a plutôt joué le rôle de « modérateur » vis-à-vis de ces faucons, comme l’avait souligné l’ancien ambassadeur de France à Téhéran François Nicoullaud. N’oublions pas que Trump a brusquement annulé des frappes contre l’Iran en juin 2019, après qu’un drone américain à 220 millions de dollars eut été abattu par les forces iraniennes. Trois mois plus tard, il a exclu de répondre militairement aux frappes aériennes des Houthis pro-iraniens contre l’industrie pétrolière saoudienne.

 

Certes, il a opté pour une rhétorique ferme et une politique de sanctions qui s’apparente à une véritable guerre économique contre l’Iran. Rappelons également la liquidation du général Qassem Soleimani, qui n’avait toutefois pas donné lieu à la riposte de grande ampleur promise par Téhéran à cette époque. Or, Donald Trump vient d’accuser l’Iran de vouloir se venger de cet assassinat en ayant planifié celui de l’ambassadrice des États-Unis en Afrique du Sud. Selon Trita Parsi, ces allégations ne sont pas crédibles, et elles semblent préparer l’opinion à l’idée que les intérêts américains vont être frappés par les Iraniens.

 

En clair, ce spécialiste pense qu’une escalade militaire à quelques semaines des présidentielles serait une aubaine pour une administration Trump en retard dans les sondages, mais pas encore donnée perdante. Selon lui, « entrer en guerre est une décision politique risquée. Bien qu’au départ, le public ait tendance à se rassembler autour du Président en exercice, l’effet peut être de courte durée si des questions se posent sur la nature défensive des combats. Plus l’Iran est considéré comme l’agresseur, plus les gens se rallieront autour de Trump, et plus il en bénéficiera au plan électoral. » Préparer l’opinion « était peut-être l’intention de l’étrange fuite sur un prétendu complot iranien visant à assassiner l’ambassadrice américaine en Afrique du Sud pour venger la liquidation (…) de Qassem Soleimani ». Ayant mis en garde les États-Unis de pas commettre d’« erreur stratégique » suite aux menaces tweetées mardi par Donald Trump, les Iraniens s’attendent clairement à des provocations américaines. 

 

Commentant l’article de Trita Parsi, le chercheur Joshua Landis a souligné qu’« une attaque contre l’Iran empêcherait une administration démocrate de revenir à l’accord [nucléaire] et amplifierait la “pression maximale” » sur Téhéran. En clair, une telle escalade pourrait empêcher la relance des négocations nucléaires souhaitée par un éventuel Président Biden, tout en ralliant les électeurs les plus patriotes derrière l’actuel occupant du Bureau Ovale. Interrogé par Deep-News.media, un ex-officier de la Marine française estime qu’« il est en effet possible que l’administration Trump joue la carte “patriotique” pour faire basculer les élections, et l’Iran est le mal personnifié pour une grande majorité de la population depuis la prise d’otage de l’ambassade à Téhéran. Lorsque j’étais officier dans la Marine, j’ai été surpris du niveau de détestation de mes homologues américains envers l’Iran durant des réunions à Tampa ou à Washington. Dans le contexte actuel, il est toujours possible que les États-Unis recherchent un casus belli, mais encore faut-il que les Iraniens – qui sont loin d’être idiots –, tombent dans le panneau ».

 

Dans tous les cas, espérons que Trump ne se laisse pas entraîner dans une escalade militaire par le clan Pompeo, qui n’a jamais fait mystère de ses ambitions d’attaquer l’Iran. Hélas, comme le craint Trita Parsi et notre source issue de la Marine, il n’est pas impossible que l’actuel locataire de la Maison-Blanche n’ait pas déjà pris cette lourde décision pour favoriser sa réélection. 

 

Maxime Chaix 

 

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