Pacifisme et pollution militaire : EELV devrait s’inspirer de ses homologues américains

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Aux États-Unis, le Pentagone est décrit comme un pollueur massif, et pas seulement du fait de ses guerres. En effet, un article récent explique que l’agressivité croissante de l’armée américaine à l’égard de la Chine est d’ores et déjà un important facteur de pollution, et que cette tendance risque de s’aggraver. Par conséquent, nous avons étudié les positions des écologistes français et américains sur cette question. Or, contrairement à ses homologues d’outre-Atlantique, le parti Europe Écologie Les Verts ne se saisit pas de cette problématique, sauf lorsque le nucléaire militaire est concerné. Essentiellement, nous allons voir que cette formation traditionnellement pacifiste est devenue militariste, tandis que le Green Party américain est resté fidèle à ses convictions. Découvrez pourquoi les écologistes français seraient bien inspirés de suivre cet exemple.

 

Un Green Party américain ancré dans sa ligne pacifiste et non-interventionniste

 

Le 18 septembre dernier, l’universitaire Heidi Peltier a expliqué qu’un « antagonisme exacerbé entre les États-Unis et la Chine entraînera des coûts environnementaux directs et importants. Aujourd’hui, le Département de la Défense est le plus grand utilisateur institutionnel de pétrole au monde. Les émissions de l’armée américaine sont supérieures aux émissions totales de nombreux pays de petite et de moyenne taille. Au cours de l’exercice fiscal 2018, le Pentagone a dépensé 12,6 milliards de dollars pour utiliser 690 615 milliards de BTU d’énergie, dont plus de la moitié pour la combustion de carburéacteur. » Comme on peut le lire dans la presse américaine – malgré l’autocensure des principaux médias sur ce sujet outre-Atlantique –, le Département de la Défense est un pollueur massif. Hélas, le bilan carbone des forces américaines risque de s’alourdir avec la « nouvelle guerre froide » qui fait rage entre Pékin et Washington. 

 

En effet, toujours selon Heidi Peltier, « si les États-Unis accroissent leur présence militaire dans l’Est asiatique afin de maintenir leur domination sur la Chine, ils augmenteront encore ces niveaux élevés de consommation d’énergie et d’émissions. Le Commandement américain du Pacifique [USPACOM], qui gère plus de 200 des 800 bases étrangères de l’armée, est déjà responsable de 22% de la consommation énergétique du Pentagone pour les forces militaires et les systèmes d’armes. L’utilisation d’énergie dans les opérations et dans les installations militaires, ainsi que les émissions de gaz à effet de serre et les coûts financiers qui en résultent, augmenteront nécessairement à mesure que les États-Unis adopteront une position plus agressive envers la Chine. » Logiquement, la pollution émise par le Département de la Défense devrait susciter l’ire des partis écologistes occidentaux, au premier rang desquels le Green Party américain.

 

En effet, il s’avère que cette formation politique est en pointe sur cette question, tout en proposant des solutions radicales. Partisan d’un « Green New Deal » qui nous semble utopique, sachant qu’il préconise une transition énergétique pour atteindre les 100% d’énergies renouvelables, le Green Party américain appelle à « sauver la planète en coupant les financements du Pentagone ». Selon eux, « des milliards de dollars du Département de la Défense pourraient être libérés pour des projets climatiques de première importance, tout en mettant fin aux ravages environnementaux de la guerre. (…) L’armée américaine protège le lobby pétrolier (…) [, et] a souvent été utilisée pour s’assurer que nos entreprises accèdent aux matériaux de l’industrie extractive à travers le globale, en particulier le pétrole. (…) Des centaines de bases militaires américaines réparties dans le monde entier se trouvent dans des régions riches en ressources et à proximité de voies de navigation stratégiques. » Il est difficile de leur donner tort, mais il est évident que le Département de la Défense n’est pas près de renoncer à ses ambitions.

 

Dans cette même tribune, le Green Party ajoute que « le Pentagone est le plus grand consommateur institutionnel de combustibles fossiles au monde. S’il était un pays, sa consommation de carburant à elle seule en ferait le 47ème plus grand émetteur de gaz à effet de serre au monde, plus que des nations entières telles que la Suède, la Norvège ou la Finlande. Les émissions militaires américaines proviennent principalement du ravitaillement en armes et en matériel, ainsi que de l’éclairage, du chauffage et du refroidissement de plus de 560 000 bâtiments dans le monde. Le Pentagone monopolise les financements dont nous avons besoin pour lutter sérieusement contre la crise climatique. » Traditionnellement pacifiste, le Green Party américain rappelle que « les opérations militaires laissent dans leur sillage un héritage toxique. Les bases américaines pillent le paysage, polluent les sols et contaminent l’eau potable. (…) Les guerres ravagent des écosystèmes fragiles qui sont essentiels au maintien de la santé humaine et à la résilience climatique. »

 

Que l’on partage ou pas les préconisations du Green Party américain, notamment la réorientation de la moitié du budget du Pentagone en faveur du « Green New Deal », leurs diagnostics sont justes et ils sont indispensables dans le débat public américain. À ce titre, ils ont fait preuve de cohérence en s’opposant à la guerre en Libye, et à toute intervention occidentale en Syrie. Face à la pollution massive engendrée par l’appareil militaire américain et par ceux de ses alliés, ils préconisent la suppression de l’OTAN, estimant que « le démantèlement de l’Alliance Atlantique et la réorientation des dépenses militaires vers un Green New Deal auraient pour effet à la fois d’honorer l’engagement des États-Unis de ne pas élargir l’OTAN, et de contribuer à réduire considérablement l’empreinte carbone de l’armée américaine ». Or, peut-on déceler la même cohérence chez leurs homologues français, du moins vis-à-vis du pacifisme et des dégâts environnementaux provoqués par les activités militaires ?

 

EELV, un parti interventionniste et indifférent à la pollution militaire non-nucléaire

 

Le 10 septembre 2013, nos confrères de L’Obs rapportaient le mécontentement de plusieurs militants et cadres d’EELV, qui estimaient que la direction de leur parti avait empêché tout débat interne sur une éventuelle intervention militaire en Syrie. D’après L’Obs, « [cette] question a créé une certaine agitation au sein d’Europe Écologie Les Verts (EELV). Le parti s’est prononcé pour, au grand dam de ses militants, et même de cadres, qui n’ont pas eu voix au chapitre. La tension retombe un peu depuis que la possibilité d’une intervention militaire semble s’éloigner. Mais certains militants restent très énervés et dénoncent une absence de débat et un manque de transparence ». En effet, 39% des sympathisants EELV étaient favorables à une telle intervention, et 53% y étaient hostiles – « un chiffre qui ne se retrouve pas dans les positions officielles du parti. »

 

À l’époque, nos confrères du Figaro avaient rappelé que les Verts étaient « plutôt réputés pour leur engagement pacifiste et antimilitariste », d’où le fait que le chef des Sénateurs écologistes Jean-Vincent Placé s’était livré « à un exercice d’équilibriste pour justifier leur soutien à l’opération militaire que François Hollande [souhaitait] engager à Damas. » Que l’on soit favorable ou non à une telle intervention, rappelons les doutes d’Obama et de son directeur du Renseignement national sur la fiabilité des preuves liant Damas à l’attaque chimique de la Ghouta, qui aurait justifié l’entrée en guerre officielle des États-Unis et de leurs alliés en Syrie.

 

Or, dès août 2012, la nébuleuse djihadiste qui formera Daech en avril 2013 était déjà considérée par le Renseignement militaire du Pentagone comme la « force motrice » de l’insurrection syrienne, alors qu’elle était clandestinement soutenue par la CIA et ses alliés depuis l’automne 2011. En clair, Obama refusa de bombarder la Syrie car il avait préféré opter pour une guerre secrète afin de renverser Assad, comme l’a notamment confirmé l’expert Jeffrey D. Sachs. Par conséquent, la direction d’EELV appelait à renverser le Président syrien en ignorant que des djihadistes pouvaient profiter d’éventuels bombardements occidentaux pour prendre Damas. Motivée par cette même ignorance de la réalité du terrain au profit de l’idéologie des pseudo-« guerres humanitaires », la direction d’EELV avait soutenu l’intervention calamiteuse de l’OTAN en Libye le 18 mars 2011.

 

En réalité, ce revirement militariste des Verts français avait été amorcé dès 1999, à travers le soutien de ce parti en faveur de la guerre du Kosovo. Hélas, cette opération de l’OTAN contre la Serbie a eu des conséquences environnementales désastreuses pour les populations locales. En effet, comme l’auteur de ces lignes l’a documenté, « un rapport de l’Assemblé parlementaire du Conseil de l’Europe [publié en janvier 2001] critiqua l’impact écologique de cette campagne de l’OTAN en Serbie et au Kosovo. D’après ce document, “entre le 24 mars et le 5 juin 1999, 78 sites industriels et 42 installations énergétiques en Yougoslavie ont été endommagés par les bombardements et les frappes de missiles [, ce qui a] entraîné une grave contamination de l’air, de l’eau et du sol par des substances dangereuses.” Cet impact environnemental ne s’est pas limité à la Yougoslavie, “qui possède des nappes phréatiques d’importance européenne ; leur contamination peut avoir des incidences négatives à de grandes distances du territoire yougoslave. La situation est d’autant plus grave que les capacités d’auto-épuration des eaux souterraines sont nettement inférieures à celles des cours d’eau”, selon les auteurs de ce rapport – qui soulignèrent également l’impact nocif des munitions à l’uranium appauvri. »

 

Sauf erreur de notre part, les soutiens écologistes à cette « guerre humanitaire » n’ont jamais exprimé de regrets, malgré son catastrophique impact environnemental. La même impression de désintérêt pour les questions de pollution militaire s’impose à la lecture du Socle programmatique [d’EELV] pour l’élection européenne de 2019. Certes, les Verts estiment à la page 42 que « l’Union européenne et ses États-membres, à travers leurs engagements armés extérieurs, ont mené une stratégie géopolitique du chaos pendant plusieurs décennies, ayant trop souvent mis leurs forces armées aux services d’intérêts économiques, ayant coopéré avec des groupes et dirigeants irrespectueux des droits humains et de la nature, incapables de s’entendre sur une politique étrangère commune. » Or, ils oublient opportunément qu’ils ont soutenu l’intervention de l’OTAN en Libye, tandis que leurs prédécesseurs avaient appuyé l’offensive occidentale en Yougoslavie, à la fin des années 1990.

 

Logiquement, EELV s’oppose au nucléaire militaire, suggérant à la page 45 de son programme de 2019 « une nouvelle initiative européenne pour le désarmement nucléaire multilatéral, le soutien au Traité d’interdiction des armes nucléaires, le retrait des armes nucléaires américaines sur le sol européen et l’établissement de zones libres d’armes nucléaires ». Hélas, la question de la pollution militaire non-nucléaire n’est pas explicitement dénoncée. Au contraire, le Socle programmatique [d’EELV] pour l’élection européenne de 2019 propose, à la page 45, la création d’« une armée européenne commune autonome de l’OTAN, en commençant par la coordination interarmées puis via la construction d’un corps permanent de quelques centaines d’éléments immédiatement opérationnel.le.s pour des opérations internationales de prévention des conflits, de maintien de la paix ou de défense des écosystèmes (lutte contre le grand braconnage, la pêche illégale à grande échelle, les violations des parcs naturels dont les États ne parviennent pas à assurer la sécurité). »

 

En clair, de telles préconisations sont louables mais, contrairement aux préconisations radicales de leurs homologues du Green Party américain, elles sont très loin de répondre aux défis environnementaux découlant des activités militaires françaises et européennes. Il serait donc urgent que les cadres d’EELV se consacrent davantage à cette problématique, au lieu de préconiser quelques vagues et utopiques mesures pour y remédier, et de continuer à soutenir des pseudo-« guerres humanitaires » aux conséquences désastreuses.

 

Maxime Chaix 

 

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