Comment Trump a aggravé les « guerres sans fin » américaines, et préparé les prochaines

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Pour de nombreux partisans de Donald Trump, ce dernier fut un Président isolationniste, en ce qu’il a renoncé à attaquer le Vénézuela, la Corée du Nord ou l’Iran. Or, le fait qu’il n’ait pas lancé d’invasions militaires ne doit pas nous faire oublier qu’il a opté pour une stratégie de guerres hybrides contre de nombreux pays, ce qui a des conséquences désastreuses pour les populations visées et pour la stabilité mondiale. L’occasion pour nous de revenir sur les escalades militaires meurtrières qu’il a ordonnées dans plusieurs pays subissant les « guerres sans fin » des États-Unis. 

 

Dans le monde occidental, et en particulier aux États-Unis, il existe un quasi-consensus sur le fait que les guerres de George W. Bush ont engendré de véritables catastrophes humanitaires, économiques, sécuritaires et stratégiques. Partageant ce constat, Barack Obama avait axé sa campagne électorale sur la dénonciation du bellicisme de son rival, promettant de mettre un terme aux deux conflits qu’il avait déclenchés. Or, comme l’avait souligné notre confrère Greg Myre en octobre 2015, « le Président Obama est entré à la Maison-Blanche avec la promesse d’extirper nos troupes de deux guerres majeures. Pourtant, il est désormais presque certain qu’il quittera ses fonctions avec les forces américaines engagées dans trois conflits en cours : la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan. »

 

En écrivant ce paragraphe, Greg Myre a manifestement oublié le fait que les États-Unis étaient alors engagés en profondeur dans la guerre au Yémen, comme le spécialiste Micah Zenko l’avait souligné dès le lancement de cette calamiteuse offensive lancée par l’Arabie saoudite et ses alliés du Golfe au début du printemps 2015. Il ne mentionna pas non plus l’extension massive des frappes de drones décidée par l’administration Obama, dont le survol d’un nombre croissant de régions du monde terrorisait les populations locales – notamment au Waziristan. Et lorsqu’il évoqua la Syrie, il se contenta de mentionner la campagne du Pentagone et de ses alliés contre Daech, passant sous silence la gigantesque opération clandestine de changement de régime que la CIA lança dès octobre 2011 avec ses nombreux alliés pour renverser Bachar el-Assad. Certes, durant l’été 2017, Donald Trump a eu la sage intuition de stopper cette désastreuse opération, arguant qu’elle avait conduit à armer massivement les réseaux d’al-Qaïda en Syrie.

 

Néanmoins, si l’on souhaite dresser un bilan militaire factuel du premier mandat de Donald Trump, l’on peut observer de dérangeantes similitudes avec son prédécesseur. En effet, le rival d’Hillary Clinton durant les élections présidentielles de 2016 avait fustigé les coûteuses « guerres sans fin » de l’après 11-Septembre, promettant lui aussi d’y mettre un terme. Or, il a simplement accentué les tendances à l’œuvre depuis le second mandat de George W. Bush, elles-mêmes amplifiées sous la présidence Obama. En d’autres termes, tout en cherchant à alléger la présence militaire américaine sur les théâtres des « guerres sans fin », il a employé des tactiques aux conséquences moins visibles pour l’opinion publique américaine, mais tout aussi douloureuses pour les populations qui les subissent. En clair, sous la présidence Trump, les États-Unis ont poursuivi leur stratégie consistant à rendre leurs opérations militaires plus insidieuses. Parmi ces mesures adoptées par Donald Trump, l’on peut citer :

 

1) l’assouplissement des règles d’engagement, ce qui a eu des conséquences dramatiques dans les pays visés. Comme l’a résumé notre confrère Murtaza Hussain en mai dernier, « sous Trump, les frappes de drone en Somalie ont été multipliées par huit depuis l’ère Obama. (…) Des milliers de civils sont morts au cours d’opérations inutilement brutales en Irak et en Syrie en raison du relâchement des normes de ciblage. En tant que commandant en chef, Trump a fait tout son possible pour encourager les crimes de guerre, et même célébrer ceux qui les commettent » ;

 

2) la poursuite et l’extension des frappes de drones, un sujet qui importe puisque Donald Trump a délégué à la CIA un plus grand pouvoir de dissimulation concernant les victimes civiles de ces bombardements ;

 

3) l’intensification des guerres aériennes en Afghanistan et en Syrie, sans parler de la stupéfiante tolérance de Trump vis-à-vis des bombardements de ses alliés saoudiens au Yémen, qui visent explicitiment à affamer des millions des personnes pour faire plier les rebelles pro-iraniens – mais en vain jusqu’à présent ;

 

4) l’élargissement et l’adoption de politiques de sanctions qui, comme nous l’avions souligné dans nos colonnes, affectent durement les populations du Vénézuela, de la Syrie, de l’Iran et du Liban – mais pas leurs dirigeants ;

 

5) la multiplication des campagnes de cyberguerre, Trump ayant accordé des pouvoirs exorbitants à la CIA dans ce domaine sensible, ce qui a permis aux « partisans de plus vastes cyber-pouvoirs [en faveur de l’Agence de s’imposer,] encourageant ainsi la CIA à étendre ses prérogatives antérieures afin de poursuivre des cyber-opérations plus agressives – en particulier contre l’Iran. (…) Un actuel haut responsable du Renseignement, qui refusa de détailler des opérations ou des politiques spécifiques du gouvernement américain, qualifia de “phénoménal” l’intérêt de l’équipe Trump pour les opérations offensives. La CIA, la NSA et le Pentagone “ont pu agir comme nous aurions dû le faire ces dernières années”, d’après cet officiel ». Profitons-en pour souligner l’ironie de ces révélations, sachant que les partisans de Trump affirment qu’il combat l’« État profond », alors qu’il a offert à ses institutions les plus emblématiques un accroissement majeur de leurs prérogatives, en particulier la CIA ; 

 

6) la sous-traitance des opérations terrestres américaines à des forces alliées peu soucieuses du respect du Droit humanitaire, comme on a pu le rappeler concernant l’Afghanistan, ou comme notre consœur Flore Olive l’avait documenté durant la reprise de Mossoul. Ses propos accablants au retour de son reportage illustre l’horreur de ce qu’elle a observé en Irak durant la présidence de l’« isolationniste » Donald Trump.

 

Soulignons l’essentiel : ces modes opératoires ont nettement moins d’impact médiatique que les guerres d’où les soldats américains repartent en cercueil, traumatisés ou grièvement blessés. L’on pourrait donc qualifier ce processus d’« invisibilisation » des campagnes militaires américaines, qui se caractérise par une généralisation des guerres hybrides.

 

Dans ce domaine, Murtaza Hussain nous rappelle que « la politique la plus agressive que Trump mène encore aujourd’hui est peut-être son approche vis-à-vis de l’Iran. Après avoir déchiré l’accord nucléaire de l’ère Obama qui – quelles que soient ses lacunes –, était l’étape la plus importante pour sortir les États-Unis de leurs guerres sans fin dans la région, Trump a mené ces deux pays à deux doigts d’un conflit armé en janvier 2020, après avoir assassiné illégalement [le] général iranien [Qassem Soleimani] en Irak. Plus choquant encore, le Président a maintenu des sanctions écrasantes contre ce pays pendant la pandémie de la Covid-19 malgré les mises en garde de militants iraniens des droits de l’Homme, de Sénateurs démocrates et d’anciens hauts responsables mondiaux. Divulgué en avril, un document du Pentagone a montré que ces sanctions avaient “paralysé” la capacité du système de santé iranien à répondre à cette maladie, une évolution qui a suscité le malaise y compris chez certaines personnalités bellicistes et anti-iraniennes. [En clair, cette politique] a déjà entraîné la mort de nombreux innocents. »

 

Ce même constat sur la toxicité des sanctions du cabinet Trump a été dressé par les économistes Jeffrey D. Sachs et Mark Weisbrot, qui ont déterminé en mai 2019 que « plus de 40 000 personnes [seraient] mortes au Vénézuela depuis 2017 à la suite des sanctions américaines (…) Leur rapport examine comment ces mesures punitives ont réduit la disponibilité de nourriture et de médicaments au Vénézuela et augmenté les maladies et la mortalité. [Selon Jeffrey D. Sachs,] “les sanctions américaines visent délibérément à anéantir l’économie vénézuélienne et ainsi conduire à un changement de régime. C’est une politique infructueuse, sans cœur, illégale et ratée, causant de graves dommages au peuple vénézuélien.” » Plus récemment, nous avons souligné à quel point de telles sanctions imposées par Washington asphyxient la population syrienne, ce qui est paradoxal vu les revendications constantes de l’Exécutif américain en faveur du bien-être des Syriens.

 

Plus globalement, Donald Trump a bouleversé de nombreux équilibres stratégiques. Comme l’a relevé notre confrère Murtaza Hussain, il a « offert un chèque en blanc inédit pour les accaparements unilatéraux de terres israéliennes dans les territoires palestiniens, ouvrant la voie à une oppression institutionnalisée sans précédent au cours des sept dernières décennies de conflit. [Il a également] révoqué les traités de contrôle des armements qui font partie de la discrète infrastructure empêchant les guerres nucléaires. Son approche rétrograde de ces accords prépare le terrain pour le renouvellement d’une course aux armements typique de la guerre froide. Même sa décision relativement modeste de supprimer les restrictions sur les mines terrestres sera susceptible de tuer et de mutiler inutilement des innocents pendant des années. »

 

Ne soyez pas dupes, chers partisans de Donald Trump. Sortez de vos illusions partisanes et regardez la triste réalité en face : bien qu’il n’ait pas déclenché de nouvelles invasions américaines, Donald Trump a été un Président belliciste, dont la politique étrangère aura semé les germes des prochains conflits à travers la déstabilisation de pays entiers, et aggravé la plupart des « guerres sans fin » où sont embourbées les forces de son pays. Hélas, sachant que les États-Unis sont piégés dans un processus où ils perdent toutes leurs guerres tandis que leur complexe militaro-industriel en bénéfice massivement, l’on peut craindre que ce « business as usual » malsain se poursuive quel que soit le prochain locataire de la Maison-Blanche.

 

Maxime Chaix

 

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