En Afghanistan, le Pentagone a secrètement lancé une « Taliban Air Force » contre Daech

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Dans le contexte des négociations de Doha, le cabinet Trump a ordonné à ses Forces spéciales de bombarder la branche afghane de Daech lorsqu’elle se bat contre les Taliban. Limitée à une province du Nord-Est de l’Afghanistan, cette opération s’inscrit toutefois dans une logique de rapprochement entre les autorités locales et les Taliban, dans l’optique d’un retrait total des forces américaines prévu pour le printemps 2021. Or, comme nous allons le constater, les Taliban continuent de protéger des centaines de membres d’al-Qaïda, tandis que de nombreux analystes estiment que le Daech afghan ne constitue pas une menace pour l’Occident – contrairement à ses branches syrienne et irakienne. Découvrez ce que les initiés du Pentagone surnomment la « Taliban Air Force », dont l’existence vient d’être dévoilée par un confrère américain, mais ignorée par la presse francophone.  

 

L’été dernier, le sergent Steve Frye visionnait une scène de combat filmée par un drone américain dans la province de Kounar, au nord-est de l’Afghanistan. Il se rendit compte que les belligérants étaient les Taliban et la branche locale de l’État Islamique, sachant que ni les forces américaines, ni l’armée afghane n’étaient visiblement impliquées dans cette bataille. Or, selon le Washington Post, « Frye ignorait que les Forces spéciales [du Pentagone] se préparaient à intervenir dans cet affrontement, (…) non pas en attaquant les deux camps, mais en utilisant des frappes de drones et d’autres avions pour soutenir les Taliban. “Ce que nous faisons avec les bombardements contre l’État Islamique, c’est aider les Taliban à se déplacer” », d’après un responsable de l’antiterrorisme au sein des Forces spéciales américaines, autrement appelées le JSOC.

 

Concrètement, « l’équipe qui travaille sur cette mission est surnommée avec humour la “Taliban Air Force” (…) Alors que les négociateurs [des Taliban et du cabinet Trump] se rapprochaient de leur accord à Doha, les officiers [du JSOC] ont redirigé leurs outils perfectionnés contre [Daech] : des drones Reaper et un complexe de renseignement ayant près de deux décennies de pratique d’espionnage des guérilleros afghans. Ne voulant pas communiquer directement avec les chefs taliban, cette unité [du JSOC] s’est efforcée de deviner où et comment ses anciens ennemis avaient besoin d’aide en interceptant leurs communications. Les membres de cette équipe m’ont expliqué qu’en utilisant ces renseignements électromagnétiques, ils pouvaient dire où et quand les Taliban préparaient des attaques contre l’État Islamique, puis planifier des frappes aériennes là où elles seraient le plus utiles. » Sur le terrain, ces bombardements sont bien accueillis par les Taliban, qui les attendent pour lancer leurs offensives contre la branche locale de Daech. Leurs moyens de communication rudimentaires facilitent le travail de renseignement du JSOC. 

 

Notre confère du Post précise que « la puissance aérienne américaine offre un avantage [aux Taliban] en immobilisant l’ennemi. L’automne et l’hiver derniers, alors que cette unité du JSOC menait ces frappes, le cabinet Trump se vantait publiquement de pilonner les Taliban “plus fort que jamais”, comme l’avait déclaré le Président en essayant de les forcer à revenir à la table des négociations à Doha, au Qatar (…) En réalité, alors même que les avions américains frappaient les Taliban dans d’autres parties de l’Afghanistan, le Pentagone les avait discrètement aidés à affaiblir l’État Islamique dans son bastion de Kounar, et à empêcher une plus grande partie du pays de tomber entre les mains de ce groupe. En effet, les États-Unis considèrent la branche afghane de Daech comme une organisation terroriste internationale qui aspire à frapper l’Amérique et l’Europe, contrairement aux Taliban. »

 

Le problème est que la filiale afghane de l’État Islamique est principalement constituée de combattants locaux, et qu’elle n’est pas connue pour fomenter des attentats contre le monde occidental. Dans ce même article, il est souligné que des spécialistes américains « sont moins sûrs que les États-Unis soutiennent le bon cheval. La branche afghane de l’État Islamique ne semble pas avoir planifié d’attaques contre l’Occident, contrairement à ses homologues en Irak et en Syrie. (…) Elle serait principalement composée de combattants locaux de Kounar et des régions avoisinantes, et non de terroristes étrangers. Certains l’ont rejointe pour des raisons idéologiques, mais beaucoup d’autres se sont ralliés à cette organisation car elle offre des salaires élevés et des promesses d’évolution. “Nous n’observons pas de combattants étrangers [dans cette milice]. Ce sont des autochtones” de Kounar, selon le général de brigade Joe Ryan (…) “Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’indicateurs préoccupants, mais je ne pense pas qu’une attaque terroriste transnationale émanera de Kounar de sitôt”. »

 

Au contraire, les Taliban refusent de rompre leurs liens avec al-Qaïda, et ils protégeraient environ 300 membres de cette organisation, c’est-à-dire deux fois plus qu’il y a dix ans, lorsque les États-Unis comptaient près de 100 000 soldats sur le terrain. La réalité est que l’administration Trump cherche à rapatrier l’ensemble de ses forces armées déployées en Afghanistan d’ici le printemps 2021, tout en souhaitant y maintenir la CIA. D’après de nombreux spécialistes de ce conflit, un retrait américain reviendrait à donner les clés de ce pays aux Taliban, tout en s’appuyant sur le Pakistan voisin pour opérer sans que Washington n’ait à maintenir de présence militaire. Cette issue était inévitable, puisque cette guerre est ingagnable depuis ses origines. Parmi les raisons de cette débâcle, citons le fait que les sous-traitants du Pentagone ont dû massivement financer les Taliban pour garantir la sécurité des convois de ravitaillement des forces américaines. Et bien que les autorités afghanes soient officiellement en guerre contre les Taliban, elles ont coopéré avec eux contre la branche locale de l’État Islamique dans la province de Kounar, notamment en 2018.

 

La logique derrière cette alliance objective entre le Pentagone, l’armée afghane et les Taliban dans cette région a été résumée par le général Joseph Votel, qui est l’ancien responsable du JSOC. D’après lui, « si vous adhérez à la stratégie globale consistant à amener le gouvernement afghan et les Taliban à la réconciliation, mais tout en maintenant la pression sur les groupes terroristes internationaux, c’est le genre de choses qui doit se produire. » Or, cette nouvelle approche consiste également à frapper les membres d’al-Qaïda dans ce pays, qui sont pourtant alliés avec les Taliban. Il s’agit d’une première incohérence. Par ailleurs, comme nous l’avons déjà mentionné, la banche locale de Daech ne semble pas être aussi dangereuse, pour l’Occident, que ses filiales syrienne et irakienne.

 

Selon Loren Crowe, un vétéran de l’US Army, cette dernière « agit comme un marteau cherchant des clous. Elle exagère ainsi la menace posée par les militants locaux et régionaux, dont la décision de se réfugier en terrain inhospitalier reflète leur faiblesse et contraint inévitablement leurs actions. “À quel point devons-nous vraiment nous soucier de ces types au fond de ces vallées, quel que soit le drapeau qu’ils arborent ?”, se demanda Crowe. “Si Daech dans la vallée du Korengal est principalement un groupe de Korengalis [opérant dans leur province de Kounar], pourquoi nous en soucions-nous ?” » Selon notre confrère du Post, qui cite Loren Crowe, « tant que les soldats, les agents du Renseignement et les contractants chargés de la mission antiterroriste américaine iront à la recherche de gens à tuer dans cette région, ils continueront à en trouver. “Il y aura toujours des dragons à tuer là-bas”, selon Loren Crowe » – un constat qui résume l’aveuglement stratégique derrière les « guerres sans fin » américaines, dont Donald Trump n’a pas réussi à se dépêtrer.

 

Maxime Chaix 

 

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