Un Président Biden serait-il aussi belliciste que d’aucuns ne le craignent ?

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Alors que le scénario d’une présidence Biden se précise, sachant qu’il nous paraît peu probable que Trump réussisse à faire invalider ce scrutin devant les tribunaux, de nombreux observateurs s’attendent à une amplification des tendances bellicistes de Washington. D’ailleurs, comme nous l’avons signalé, les faucons de la présidence Bush Jr. se sont massivement ralliés à Joe Biden, ce qui est symptomatique de leur volonté de déclencher de nouvelles guerres. Or, lorsque l’on étudie les positions de Biden depuis quarante ans – et en particulier durant sa vice-présidence –, cet homme s’est souvent montré hésitant, et parfois même réticent, vis-à-vis des actions militaires des États-Unis. Bien que nous ne puissions prédire l’avenir, nous allons expliquer pourquoi un Président Biden pourrait être plus raisonnable que Barack Obama ou Hillary Clinton sur les questions de guerre et de paix.

 

En juin dernier, une chercheuse travaillant pour le très belliciste think tank American Enterprise Institute écrivit que « Joe Biden s’est beaucoup trompé sur les questions de Défense et de politique étrangère. Beaucoup. Le candidat démocrate (…) à la présidentielle de cette année a voté contre la guerre du Golfe de 1991, durant laquelle les États-Unis et une large coalition multinationale ont rapidement atteint leurs objectifs. » Or, comme l’a récemment souligné Jean-Pierre Chevènement, qui avait démissionné de son poste de ministre de la Défense en 1991 pour protester contre cette intervention, « on aurait très bien pu éviter la guerre du Golfe. Une médiation aurait permis aux Irakiens d’évacuer le Koweït et l’affaire aurait pu être soldée sans les millions de morts que cette guerre a entrainés directement et indirectement. » Sachant qu’il ne percevait pas d’« intérêts vitaux » motivant une invasion de l’Irak, ce refus de Biden découlait de son hostilité traditionnelle face à l’interventionnisme américain.

 

En effet, comme l’a rappelé le Wall Street Journal, il s’était montré particulièrement réticent vis-à-vis du militarisme de l’administration Reagan durant la guerre froide : « Au début des années 1980, les États-Unis étaient engagés dans un débat sur le financement des Contras, un groupe de combattants de la liberté [sic] nicaraguayens qui tentaient de renverser le régime communiste de Daniel Ortega. M. Biden était l’un des principaux opposants aux efforts du Président Reagan pour financer les Contras ». Or, il montra des réticences comparables vis-à-vis du soutien des rebelles anti-Assad lorsqu’il était Vice-président. Comme l’a souligné le chercheur Daniel R. DePetris, « s’il est tentant de classer Biden dans le camp interventionniste qui continue de dominer l’establishment de la politique étrangère à Washington, l’ancien Vice-président était en fait l’un des principaux sceptiques de l’administration Obama vis-à-vis de ce que les États-Unis pouvaient faire en Syrie (…) Selon le New York Times, les responsables du cabinet Obama n’ont pas décrit Biden comme l’un des plus farouches partisans de la formation et de la fourniture d’armes à l’opposition anti-Assad. »

 

Sur le dossier syrien, le Vice-président avait rejeté l’idée d’une intervention militaire directe dans le cadre d’une « guerre humanitaire ». En 2014, il avait ouvertement critiqué ses alliés sunnites pour leur soutien en faveur de Daech et de la nébuleuse djihadiste au Levant, tout en oubliant de rappeler le rôle central de la CIA dans cette opération. Ses réticences face à la perspective de renverser Assad découlaient de son vote en faveur de la guerre d’Irak de 2003, qu’il regretta par la suite. Comme l’a rappelé la chercheuse Kory Shake, « des années après le début des hostilités [de Bush Jr. pour renverser Saddam Hussein], Biden s’est opposé au renforcement des effectifs américains ayant apporté une certaine stabilité en Irak et en Afghanistan, et il a même insisté sur le fait que “les Taliban [n’étaient] pas nos ennemis”. (…) Il s’est également opposé au raid qui a tué Oussama Ben Laden. Ces positions suggèrent non seulement qu’il n’a pas de philosophie sur la façon d’utiliser efficacement la force militaire, mais aussi que son instinct sur le moment de l’employer est souvent dysfonctionnel. »

 

Gardons à l’esprit que ces critiques émanent de la responsable des questions de Défense au sein de l’ultra-belliciste American Enterprise Institute, qui fut l’un des principaux think tanks néoconservateurs durant la présidence de George W. Bush. D’après cette chercheuse, « Biden a rarement été une force majeure dans la politique (…) de défense américaine durant plus de trois décennies au Sénat – même s’il a présidé la Commission des Relations étrangères. (…) Robert Gates, qui fut secrétaire à la Défense sous George W. Bush et Barack Obama, a écrit dans ses mémoires de 2014 que Biden “s’est trompé sur presque toutes les grandes questions de politique étrangère et de sécurité nationale au cours des quatre dernières décennies”. L’année dernière, [en mai 2019,] Gates a réitéré ses inquiétudes. “Je pense que le Vice-président a un problème avec l’armée”, a-t-il déclaré dans l’émission Face the Nation de CBS. »

 

Il n’est donc pas certain que Biden soit le Président belliciste décrit par de nombreux observateurs. Et bien que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, il souhaite une désescalade dans la guerre commerciale sino-américaine, revenir au traité nucléaire avec l’Iran, stopper l’engagement du Pentagone dans la guerre au Yémen, perpétuer une stratégie antiterroriste nécessitant des moyens légers, ne pas lancer de conflits armés de grande ampleur, stopper les « guerres sans fin » au Moyen-Orient et en Afghanistan, limiter les opérations militaires à la défense d’« intérêts vitaux », et renoncer aux guerres de changement de régime. Comme il l’avait déclaré en septembre 2016, « nous avons besoin d’une très forte dose d’humilité vis-à-vis de [notre] capacité à modifier fondamentalement les circonstances à travers le monde », une philosophie qui s’est notamment traduite par son scepticisme vis-à-vis du soutien américain pour les rebelles anti-Assad, et son opposition à la guerre de l’OTAN en Libye.

 

Comme l’ont résumé les experts du Council on Foreign Relations, « Biden a soutenu certaines interventions militaires américaines à l’étranger et s’est opposé à d’autres. Il a souvent plaidé pour des objectifs limités dans le recours à la force, et il a exprimé son scepticisme quant à la capacité des États-Unis à remodeler les sociétés étrangères. Il se méfie des efforts unilatéraux, soulignant l’importance de la diplomatie et du recours à des alliances et des institutions internationales. » Par conséquent, une présidence Biden pourrait être défavorable à la Turquie et à l’Arabie saoudite, dont il déplore les excès sur la scène internationale, notamment l’invasion turque contre les kurdes de Syrie et l’assassinat de Jamal Khashoggi par les services spéciaux saoudiens.

 

Encore une fois, les promesses d’un candidat ne permettent pas de prédire l’avenir, car il n’est logiquement pas certain qu’elles soient appliquées. Néanmoins, la politique étrangère de Joe Biden ces quarante dernières années laisse davantage augurer un Président réticent à aggraver ou à déclencher des guerres, malgré les risques que son fanatisme anti-russe fait peser sur l’Europe. Dans tous les cas, si Biden est élu Président, l’on pourrait observer une certaine continuité vis-à-vis de la politique étrangère de son prédécesseur – qui cherchait à éviter les déploiements militaires de grande ampleur –, en rupture avec les doctrines à l’œuvre sous les présidences Bush Jr. et Obama.

 

Maxime Chaix

 

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