La nomination de Lloyd Austin au Pentagone : un revers pour les faucons de Washington

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Après sa sélection par Joe Biden en tant que futur secrétaire à la Défense, nous avions publié un article critiquant le général Lloyd Austin. En effet, nous rappelions qu’à son poste de commandant du CENTCOM, il avait notamment supervisé la première année du soutien du Pentagone en faveur de la désastreuse campagne menée par Mohammed ben Salmane au Yémen. Or, nos confrères de Foreign Policy viennent de révéler son hostilité à cette guerre, et sa juste prédiction que les Saoudiens seraient incapables de la gagner. Ils ont également confirmé un secret de Polichinelle à Washington, soit le fait que le SOCOM soutenait discrètement les rebelles houthistes contre al-Qaïda dans la Péninsule Arabique, avant que Riyad ne lance sa campagne yéménite en appuyant cette organisation terroriste contre ces mêmes Houthis à partir de mars 2015. Dans le présent article, nous allons donc nuancer notre description initiale d’un Lloyd Austin qui, contrairement aux idées reçues, s’oppose aux excès militaires des États-Unis – dont l’agressivité croissante du Pentagone face à la Chine, et l’envoi massif de soldats dans des conflits ingagnables, tels que l’Irak et l’Afghanistan. Voici pourquoi sa nomination nous semble être un sérieux revers pour les faucons de Washington. 

 

Depuis l’élection de Joe Biden, nous avons publié trois articles pour expliquer qu’il pourrait être un Président moins belliciste que ses détracteurs ne l’imaginent. Précisons-le clairement : notre démarche ne vise pas à présenter Biden comme la colombe qu’il n’est pas, ni à le soutenir. Au contraire, nous avons critiqué ses choix pour les futurs chefs du Conseil de Sécurité Nationale, du Département d’État et de la Direction du Renseignement National. En clair, notre mission est d’essayer de comprendre le monde et d’anticiper ses évolutions géostratégiques, pas de défendre aveuglément Joe Biden ou son rival. Cette mise au point est indispensable car de nombreux partisans de Donald Trump n’acceptent aucune critique de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, et considèrent que toute analyse nuancée vis-à-vis de Biden est un signe d’allégeance au Parti Démocrate – comme si le rôle des journalistes était de promouvoir tel ou tel dirigeant. Refusant d’adopter une grille de lecture partisane pour décrypter la politique étrangère américaine, nous tentons au contraire d’en saisir les nuances et d’en clarifier les enjeux. Ainsi, vu que le Président-élu a nommé un ex-général à la tête du Pentagone, d’aucuns pourraient interpréter cette décision comme une victoire des faucons de Washington. Nous allons expliquer pourquoi nous estimons le contraire.  

 

Alors que la très belliciste Michèle Flournoy était largement pressentie comme sa future secrétaire à la Défense, Joe Biden a créé la surprise en nommant Lloyd Austin, un général discret au bilan critiquable – notamment au Yémen et dans la lutte contre Daech. Or, nous venons d’apprendre que, sur le dossier yéménite, Austin était en désaccord frontal avec le choix du cabinet Obama de soutenir la catastrophique offensive lancée par Ben Salmane en mars 2015. Dans Foreign Policy, Mark Perry révèle en effet que le général « “Lloyd [Austin] était furieux de l’intervention saoudienne”, a déclaré un officier supérieur qui travaillait avec lui au CENTCOM, “parce que nous [, au Pentagone,] soutenions discrètement la lutte des Houthis contre al-Qaïda dans la Péninsule Arabique [AQPA] à cette époque.” » Dès avril 2015, ce même Mark Perry sous-entendait que les forces spéciales américaines du SOCOM avaient appuyé les Houthis pro-iraniens contre AQPA avant cette campagne yéménite de Riyad et de sa coalition.

 

Dans son article plus récent, Perry ajoute qu’« Austin était tellement en colère contre cette décision saoudienne [d’attaquer le Yémen] qu’il envisageait de demander formellement à l’administration Obama de dénoncer cette offensive. “Nous lui avons déconseillé d’en parler”, selon cet officier avec qui j’avais échangé durant cette période. Austin a également anticipé les problèmes auxquels l’Arabie saoudite serait confrontée, et il fit connaître son point de vue aux responsables civils du Pentagone. “Il pensait que les Saoudiens perdraient au Yémen et qu’avant la fin de ce conflit, nous devrions leur sauver la mise”, d’après ce même officier. Austin avait raison sur ces deux points : les Saoudiens se sont embourbés au Yémen, et ils sont restés dépendants des moyens de renseignement américains durant cette guerre. » En d’autres termes, le général Lloyd Austin supervisa la première année de cette intervention, mais il était farouchement opposé à celle-ci, sachant qu’il avait discrètement soutenu les Houthis contre AQPA.

 

Évidemment, il aurait dû démissionner du CENTCOM pour marquer son opposition à cette campagne, qu’il a finalement gérée jusqu’à son départ du Pentagone en mars 2016. Par ailleurs, le fait qu’il ait ensuite rejoint le fabricant d’armes Raytheon, qui est un fournisseur crucial pour l’Arabie saoudite dans cette guerre au Yémen, trahit un cynisme que Mark Perry omet de souligner dans son article sur Lloyd Austin. Néanmoins, cette analyse a le mérite de nous dévoiler la logique ayant conduit Joe Biden à le sélectionner comme chef du Pentagone. Or, ce choix conforte notre anticipation d’une présidence qui pourrait être moins militariste que ne le craignent les détracteurs du futur Président américain. En effet, Mark Perry souligne que « le vrai problème avec Lloyd Austin est qu’il n’est pas considéré comme suffisamment disposé à affronter la Chine, l’ennemi actuel pour une foule de décideurs politiques de Washington, dont beaucoup préféreraient la nomination de quelqu’un qui reflète leurs propres références interventionnistes, comme Michèle Flournoy. En effet, la liste des voix anti- et pro-Austin se divise essentiellement en deux catégories : celles qui répètent le mantra de la Chine en tant que menace, et celles qui s’abstiennent de suivre cette ligne. Pour [les interventionnistes] de Washington, la Chine est un danger, et la nomination de Lloyd Austin apparaît comme un contrepoint à leur programme de politique étrangère : un budget de la Défense plus important, moins de recours à la diplomatie et une plus grande volonté d’utiliser la force ».

 

Bien informé sur les objectifs et la pensée du futur locataire de la Maison-Blanche, Mark Perry explique qu’« il est clair que Biden et Austin partagent des convictions communes, y compris un scepticisme raisonnable sur les interventions en série des États-Unis au Moyen-Orient, une croyance profonde en l’efficacité de la diplomatie, et un engagement presque instinctif à reconstruire les alliances américaines. Ce sont les idées de politique étrangère qui ont aidé Biden à accéder à la Maison-Blanche, mais qui n’ont pas toujours été aussi populaires tant auprès des militaires que de l’opinion publique américaine. » Depuis avril 2015, Mark Perry a vigoureusement critiqué la décision d’Obama de soutenir l’Arabie saoudite et ses alliés dans la guerre au Yémen. Il ne peut donc pas être accusé d’être pro-démocrate. Au contraire, il a perçu que Joe Biden n’est pas aussi belliciste que Barack Obama ou Hillary Clinton, et sa confirmation du scepticisme que le futur Président partage avec Lloyd Austin vis-à-vis du militarisme de Washington conforte nos analyses.

 

Évidemment, une présidence Biden ne signifierait pas que les États-Unis deviennent soudainement pacifistes, et qu’ils renoncent à leurs opérations extérieures. Néanmoins, nous pensons que le choix du modéré Lloyd Austin face à la belliciste Michèle Flournoy illustre une volonté de limiter les interventions militaires à des objectifs plus modestes, et avec des moyens humains et matériels moins importants. Comme le résume Mark Perry, « alors qu’Austin est resté silencieux face à la décision d’Obama d’augmenter massivement le nombre de soldats déployés sur le sol afghan en 2008, ses doutes quant à la mise en œuvre d’une stratégie de contre-insurrection visant à arracher le contrôle de l’Afghanistan aux Taliban étaient bien connus de ses collègues officiers. D’après eux, Austin pensait que les États-Unis devraient adopter une stratégie antiterroriste plus ciblée, qui viserait à perturber puis à vaincre al-Qaïda. Il s’avère que Biden a présenté le même argument au Président Barack Obama », qui choisit au contraire l’option maximaliste d’Hillary Clinton, dont Michèle Flournoy serait devenue la secrétaire à la Défense si elle avait gagné la présidentielle de 2016.

 

La nomination de Lloyd Austin au Pentagone constitue donc un revers pour les faucons bipartisans de Washington, qui pourraient échouer à « restaurer la grandeur des guerres américaines ». Essentiellement, elle indique la volonté de Biden d’éviter une ruineuse course aux armements avec la Chine, un projet qui était porté par Michèle Flournoy. Par conséquent, nous confirmons nos évaluations initiales sur la possible prudence de Joe Biden en politique étrangère, sans toutefois nous faire d’illusions à l’aune de son tropisme anti-russe et de sa capacité notoire à commettre des erreurs majeures sur la scène internationale. 

 

Maxime Chaix 

 

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